Histoires

L'homme qui a jonglé dans le No Man's Land

FourFourTwo vous fait découvrir l’incroyable histoire de Frank Edwards, un soldat qui a fait face aux balles du No Man's Land avec un fusil… et un ballon de foot.

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Près d’un siècle s’est écoulé depuis la fin de la Première Guerre mondiale. Mais ce conflit, qui a duré quatre ans, fascine toujours autant. Un bilan humain tragique (10 millions de morts, 8 millions d’invalides…), des séquelles physiques, sociales ou géographiques, des conséquences politiques profondes mais également des histoires incroyables autour du football.

La plus célèbre s’est passée lors de la trêve de Noël, le 25 décembre 1914. Dans leurs tranchées autour de la ville belge d’Ypres, les soldats allemands et britanniques ont partagé un moment inattendu dans le No Man’s Land. Dans un paysage de destruction et entourées par les trous d’obus, les deux armées s’offrirent des cadeaux et fraternisèrent.

"Un Anglais a apporté un ballon de football et un match s’est mis en place, a raconté Kurt Zehmisch, un soldat de la 134eme. C'était merveilleux et tellement étrange." Une rencontre spontanée que l'Allemagne a finalement gagnée (3-2). Un moment miraculeux, réconfortant et une victoire pour l'humanité, même si le conflit a repris de plus belle quelques jours plus tard.

Cette parenthèse, glorifiée par de nombreux récits, était bien loin des réalités de la Grande Guerre. L'histoire de Frank Edwards, elle, est méconnue. Lui aussi a joué dans le No Man's Land. Mais sans aucune gloire. Son histoire, c’est l'inconfort, la privation, la mutilation, l'empoisonnement, le mort et le carnage. Il ne s'agissait pas de sport surpassant les sentiments les plus amères. Mais juste de la façon dont le football pouvait donner espoir à des hommes poussés aux limites de la santé mentale.

Edwards gardait toujours un ballon dégonflé avec lui

Edwards connaissait le sens du mot souffrance bien avant son 21eme anniversaire. Issu de la classe ouvrière de Chelsea (Londres), il a vu sa jeune femme et son enfant mourir lors d’un accouchement tragique en 1913. Un an plus tard, il n’est donc pas étonnant de le voir s’engager et rejoindre les London Rifles irlandais. Fan de football, il y entraîne l'équipe du régiment et la mène jusqu’à la victoire dans un tournoi entre brigades.

Sur le front, des ballons avaient été expédiés pour aider les troupes à garder le moral. Edwards en gardait un dégonflé avec lui et ne s’en séparait jamais. "Il était prêt à jouer à n'importe quelle occasion", a écrit Ed Harris, qui a épousé la petite-fille de Frank et qui a ressuscité son histoire à travers un superbe livre intitulé Le Footballeur de Loos. Frank Edwards était un original, toujours prompt à s’amuser alors que son régiment traversait la France pour rejoindre le front occidental. Ou comme lors de ce passage au Maroc, où il s’est déguisé après avoir trouvé des robes de femmes, organisant un défilé avec d’autres soldats.

Au coeur des charniers

Les rires et l’insouciance ne pouvaient cependant pas durer. Cinq mois après leur déploiement, Edwards et ses compagnons d’armes ont été confrontés à la réalité de la guerre. Armés de fusils obsolètes, ils ont surtout découvert les tranchées, le No Man's Land et les ravages, physiques comme psychologiques, d’une guerre de position.

Tête baissée pour éviter les balles, les soldats devaient dormir avec leur équipement en cas d’assaut d’urgence. Et l’ennemi n’était pas le seul danger dans ces conditions de vie propices aux maladies. Gonflement des pieds, formation de cloques, nécrose due à l’humidité, gangrène et amputation font partie du quotidien.

Le régiment d’Edwards avait été désigné pour participer au premier "Grand Push", depuis leur poste près du village minier de Loos. Les hommes n'étaient pas stupides et mesuraient les risques. Leur meilleur espoir était finalement une blessure assez grave pour être renvoyé à la maison honorablement mais sans dommage permanent.

Quarante-huit heures avant l’assaut, les baïonnettes ont été aiguisées et les munitions distribuées. Luxe ultime, les soldats ont pu manger de la viande et boire du rhum. Mais la nuit a été terrible, avec une pluie d’obus et un nuage de chlore flottant entre les tranchées.

Edwards voulait dribbler dans le No Man's Land. Des officiers ont crevé son ballon mais il en avait un autre en réserve

La bataille de Loos est connue pour l'utilisation de l’arme chimique, sinistrement considérée par le maréchal Douglas Haig comme "un accessoire". Quand les échelles ont été fixées aux tranchées, "la guerre a vraiment commencé, a écrit un correspondant dans le Weekly Dispatch. Certains avaient l'air un peu pâles, d'autres étaient très joyeux, mais tous étaient très déterminés."

Edwards, lui, avait déjà une idée complètement folle en tête. "Il a conçu un plan génial pour aller dribbler avec son ballon dans les lignes ennemies", écrit Harris. Une idée désapprouvée par les officiers, qui avaient pris le soin de dégonfler son ballon. C’était sans compter sur la détermination d’Edwards, qui a discrètement gonflé son ballon de secours.

"London Irish, en avant !"

Au moment où l’ordre a été donné aux soldats de monter à l’assaut, le cri d’Edwards a résonné sur le champ de bataille. "London Irish, en avant !" "J'avais le ballon dans une main, mon fusil dans l'autre, a expliqué Edwards. C'était comme si tout l'enfer se déchaînait. Nous sommes sortis de cette tranchée en une fraction de seconde. Et j’ai donné un formidable coup de pied dans mon ballon."

Ce n’était pas un assaut bien préparé. Le nuage de chlore, destiné à faire des ravages dans les rangs allemands, avait stagné, obligeant certains soldats à faire machine arrière pour se réfugier dans les tranchées britanniques. Des hommes crachaient du sang et mourraient. Mais Edwards et ses coéquipiers, Micky Mileham, Bill Taylor et Jimmy Dalby, ne se préoccupaient pas du poison.

Equipés de masques à gaz, ils ont commencé à se faire des passes avec leur ballon sous les yeux des troupes françaises. "Ce garçon est fou", lance un soldat. "Non, il ne l'est pas, lui répond son officier. C'est un sportif méprisant de la mort. C'est ça, le sport britannique."

"C'est un sportif méprisant la mort. C'est ça, le sport britannique"

- Un officier français

Fou ou pas, Edwards et ses amis ont avancé jusqu’à la tranchée ennemie, envoyant le ballon dans les rangs allemands et criant "but !" "Ils ont couru comme ça pendant 1 400 yards, raconte le Weekly Dispatch. C'était le plus grand but de l'histoire."

"Imaginez-vous en train de courir sur Oxford Street avec des gens à chaque fenêtre qui vous lancent des briques", a expliqué un survivant témoin de la scène. Alors forcément, Edwards n’en est pas sorti indemne. "Nous avons capturé la première tranchée et c’est à ce moment-là qu’une balle m’a traversé la cuisse et la main."

Edwards a été sauvé par Micky Mileham, qui l'a aidé à rejoindre un poste de secours. Sa peau était devenue jaune, il toussait en aspirant du chlore... Mais il avait survécu, malgré des séquelles pour le reste de sa vie.

Démobilisé, il est rentré à Chelsea après une année de convalescence. Malgré des lésions pulmonaires, il est devenu professeur de sport, s'est remarié et a eu des enfants. Puis a enseigné la natation et l'escrime avant d’entrer dans la police militaire et de multiplier les petits boulots.

Ses aventures lui ont offert une vraie célébrité. Une statue du "footballeur de Loos" a ainsi été exposée dans son ancien régiment. Et dans les années 1930, la BBC l’a interviewé. Son ancien camarade, Micky Mileham, écoutait et les deux hommes ont pu se revoir.

Pour l'auteur Ed Harris, toute cette histoire reste finalement assez tragique. "Loos aurait dû être une grande victoire et la guerre aurait pu être raccourcie. Mais ils ont répété les mêmes erreurs dans la Somme. Le commandement militaire n'a rien appris." Si ce n’est qu’un homme et ses amis ont défié la mort avec un ballon...