Histoires

Mexique '86 : Le pari argentin qui a conduit l'Albiceleste au titre mondial

C’est une équipe argentine critiquée, avec un sélectionneur sur le point d'être viré, qui a débarqué au Mexique en 1986. Mais la décision de confier le brassard à Diego Maradona quelques mois plus tôt a tout changé. 

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L'émotion et la rancœur ont finalement eu raison de Diego Maradona. Dans le vestiaire surchauffé du stade Azteca, quelques minutes après avoir brandi la Coupe du Monde devant 114 000 spectateurs, le capitaine argentin agite une serviette au-dessus de sa tête et entraîne ses partenaires dans une interprétation euphorique et douteuse d'un chant destiné à tous ceux qui avaient douté. Douté de l’Albiceleste, de son style de jeu, de son sélectionneur et de son capitaine.

"L'Argentine est championne du monde et nous dédions ce titre à vous tous, même à la putain des putains qui vous a donné naissance." En cette fin d’après-midi mexicaine étouffante, remporter le plus prestigieux des trophées a été un vrai moment de gloie et de revanche pour un groupe de joueurs critiqués jusqu’à Buenos Aires. Mais pour leur capitaine si controversé, il s’agissait également de la preuve irréfutable de son immense talent de footballeur.

Briller ainsi en Coupe du Monde, quatre ans après l’échec de 1982 et son carton rouge en poule face au Brésil, ne manquait pas de piment pour El Pibe de Oro. Car il avait fallu une sacrée mentalité à cette équipe pour se ressaisir après le tournoi en Espagne. Ce fut une longue et difficile route vers la gloire, commencée à la fin de l'année 82 avec la nomination du Docteur Carlos Salvador Bilardo au poste de sélectionneur.

Un départ précipité en Espagne via la Norvège

En tant que joueur, Bilardo avait bâti sa réputation avec cette rugueuse formation d'Estudiantes de la fin des années 60. Mais en tant que nouveau patron de l'équipe nationale, on a surtout commenté et critiqué ses choix d’hommes et ses tactiques. Un terrible contraste avec le charme de son prédécesseur Cesar Menotti. Très vite, Bilardo est devenu impopulaire, provoquant même l'indignation dans les hautes sphères du gouvernement argentin.

"Certains de nos joueurs n'avaient aucun soutien de la part des fans, des journalistes et des dirigeants, se souvient le défenseur Jose Luis Brown. Bilardo était le seul à nous faire confiance mais nous avons dû partir un mois plus tôt que prévu parce que des rumeurs laissaient entendre que le ministre des sports voulait virer Bilardo. Le coach a tout arrangé en 48 heures et nous sommes allés nous préparer vingt jours en Norvège. Puis nous sommes arrivés au Mexique un mois avant la Coupe du Monde."

Depuis longtemps, Bilardo savait ce qu'il voulait, au point de partager ses idées tactiques avec ses joueurs en leur rendant visite en Europe. Que ce soit Jorge Valdano au Real Madrid ou Jorge Burruchaga à Nantes. Rompant avec les traditions du football argentin, il développa une formation révolutionnaire en 3-5-2 (avec un libéro et deux stoppeurs). Son projet de jeu ? Apporter cette discipline européenne qu'il admirait tant, dominer le milieu de terrain et offrir à Maradona cette liberté primordiale pour exprimer son talent.

"En Argentine, nous n'étions pas habitués à la vision tactique de Bilardo, explique le milieu de terrain Jorge Burruchaga. En tant qu'entraîneur, il pensait d'abord à la défense, s'assurant qu'on ne prendrait pas de but." Une volonté confirmée par l'attaquant Jorge Valdano, ancien directeur sportif du Real Madrid.

"L'équipe était construite sur une architecture très solide et, au milieu, sur un génie qui s'est vu accorder le privilège de la liberté. L'influence de Maradona était si importante qu'elle semblait s'étendre à toute l'équipe. Mais on était très structuré d'un point de vue tactique et chacun d'entre nous avait des obligations très précises."

Expulsé lors du Mondial 82, absent de la Copa America 83, Maradona n’a retrouvé la sélection que lors des éliminatoires pour le Mondial mexicain. Son transfert record à Barcelone avait été un échec, son passage en Catalogne étant marqué par de graves blessures et des soucis de santé. Son départ à Naples en 1984 avait en revanche relancé sa carrière et Bilardo était certain de savoir comment gérer les faiblesses psychologiques de ce joueur réputé ingérable.

"Diego se réveillait avant tout le monde"

Même quand Maradona était blessé à Barcelone, Bilardo s'était envolé à plusieurs reprises pour l'Europe afin de passer du temps avec son étoile. "Les gens me disaient que Maradona avait échoué avec l'équipe nationale en 1982 et ils me demandaient pourquoi je lui faisais confiance, s’amuse encore aujourd’hui l’ancien sélectionneur argentin. Pourquoi ? Parce que je savais qu'il allait être le meilleur joueur de la Coupe du Monde. Je savais que s'il était vraiment en forme, il pourrait faire pencher les matchs de notre côté."

Jose Luis Brown n’a pas oublié ces semaines aux côtés du Pibe del Oro. Ni l’incroyable implication du joueur de Naples, loin de l’image de fêtard qu’il a pu renvoyer plus tard au cours de sa carrière.

"Diego se réveillait avant tout le monde, se souvient le défenseur qui a porté les couleurs de Brest et du Racing. Il montrait l’exemple pendant nos séances d'entraînement et quand nous étions tous partis, il restait encore sur le terrain. Il a donné l'exemple à tous les égards et c'est pourquoi nous étions fiers de l'avoir comme capitaine. Nous avons eu de grands joueurs en Argentine mais quand vous pouvez compter sur le meilleur du monde et qu'il traverse la meilleure période de sa carrière, vous devez tout miser sur lui. Il n'y avait aucun doute à ce sujet dans mon esprit."
 

Arrivée au Mexique dans la peau de l’outsider plutôt que du favori, l'Argentine a gagné en confiance au fil des éclairs de Maradona. Mais c’est seulement lors du quart de finale contre l'Angleterre que le Pibe de Oro a écrit sa légende, avec ce but de la main pour devancer la sortie de Peter Shilton puis ce raid solitaire sur plus de 50 mètres.

Quatre ans après la Guerre des Malouines, cueillir les Anglais de la sorte a été une expérience particulièrement agréable pour tous les Argentins. Un exemple parfait de ce qu'ils appellent "viveza".

"Pas un seul Argentin n’aurait eu l’idée de dire à l'arbitre que ce but de Diego n’était pas valable, confirme Valdano. Nous avons été élevés avec cette malice et cette ruse. Peut-être que beaucoup de problèmes sociaux et économiques en Argentine auraient été résolus si nous pouvions comprendre que ce que nous appelons "viveza" est considéré comme une honte dans d'autres pays." Voilà peut-être pourquoi Maradona a parlé de la main de Dieu...

La Belgique également terrassée par Maradona

De retour dans leur hôtel quelques heures après ce succès face aux Anglais, les Argentins ont vu la Belgique battre l'Espagne au terme d’une prolongation et d’une séance de tirs au but. Une victoire belge accueillie dans la joie...

"Dès la fin de match, nous sommes sortis dans les couloirs pour crier, se rappelle Valdano. Nous avions beaucoup plus de respect et de crainte pour l'Espagne que pour la Belgique."

Trois jours plus tard, les Diables Rouges ont été logiquement vaincus par des Argentins emmenés par un sublime Maradona, auteur d’un doublé sur deux frappes à couper le souffle en seconde période. "Sans Diego nous n'aurions bien sûr pas gagné avec un tel éclat, reconnait Valdano. Ses buts ont élevé le football à un niveau supérieur et confirmé son statut d'artiste du football."
 

Les Argentins ne craignaient plus personne. A l’image de ce calme inhabituel d'avant-match dans un vestiaire serein. "Nous avions réalisé que nous allions disputer le match le plus important de nos vies mais nous n'avions aucun doute sur notre victoire", se souvient Valdano.

Seul un moment de pure théâtralité de Maradona, qui a lancé un vibrant appel à l'aide à sa mère, a troublé la quiétude ambiante. "C'était sa façon de dire que lui aussi avait peur et que c’était normal."

Si Maradona avait été la vedette du tournoi, Bilardo s’était préparé à une finale plus délicate, avec un traitement particulier de la part des Allemands de l'Ouest. Ce fut en effet le match le plus discret du capitaine argentin, souvent dans l'ombre de Lothar Matthaus.

La tête déjà tournée vers Italia 90

Au cœur d’une magnifique performance d'équipe, Diego a tout de même obtenu le coup-franc à l’origine du premier but de Brown, le deuxième qui a amené celui de Valdano et il a délivré la passe pour le raid victorieux de Burruchaga.

Seule note négative aux yeux de Bilardo : sa défensive s'était relâchée à 2-0 pour permettre aux Allemands de marquer deux fois sur corner. "Je me suis levé de mon banc et j'ai donné un coup de pied dans un pack d'eau, se souvient le sélectionneur argentin.

Cette consécration de Maradona était également un triomphe pour Carlos Bilardo. Mais même au moment de son plus grand succès, cet obsessionnel du jeu était incapable de penser à autre chose. "Nous étions sous la douche en train de chanter, raconte Brown, et il est venu nous parler d’une Coupe du Monde à défendre en 1990." Les Argentins de Bilardo y échoueront de peu, battus en finale.