Histoires

L'élection qui a changé le football : quand Joao Havelange a détrôné Sir Stanley Rous à la tête de la FIFA

L’élection de Joao Havelange à la tête de la FIFA en 1974 a profondément modifié le visage du football mondial. Ou quand la politique et les luttes de pouvoir ont infesté l’instance internationale.

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Sir Stanley Rous s’est réveillé très tôt ce 11 juin 1974, ouvrant les rideaux de sa chambre d'hôtel au cœur d’un Francfort encore endormi. Il a découvert un ciel gris ardoise et une pluie torrentielle, sur une ville qui se préparait à un Congrès de la FIFA qui allait changer le visage du football.

Alors qu’il descendait prendre son petit-déjeuner, Stanley Rous (79 ans) savait qu'il allait affronter un sinistre adversaire, déterminé à révolutionner le football sud-américain mais également mondial

La journée précédente avait été plutôt bonne pour l'homme que le Daily Mirror appelait "Monsieur Football Mondial". Un soutien de dernière minute venu d'Asie et d'un certain nombre de pays africains avait, pensait-il, insufflé un nouvel élan à sa campagne pour poursuivre un règne débuté treize ans plus tôt en tant qu'homme le plus influent de la planètre football.

"Sir Stanley Rous a gagné un nouveau soutien hier soir dans sa tentative de rester président de la FIFA", a d’ailleurs écrit ce jour-là John Jackson, envoyé spécial du Mirror à Francfort.

Après une campagne qui ne s'était emballée que sporadiquement et alors qu’il descendait prendre son petit-déjeuner, Stanley Rous (79 ans) savait qu'il allait affronter un sinistre adversaire, déterminé à révolutionner le football sud-américain mais également mondial.

Le nom de cet homme ? Joao Havelange, un ancien nageur olympique brésilien de 58 ans devenu homme d'affaires millionnaire et politicien accompli, convaincu que l'histoire était sur le point d'être modifiée. Assis devant sa tasse de thé, Rous avait le même sentiment. Oui, il y avait du changement dans l'air.

Un ancien prof de sport allergique à la finance

Nouvelle époque, nouvelles mœurs. A tel point que 40 ans plus tard, un autre président de la FIFA - Sepp Blatter - sera démis de ses fonctions après 17 années de règne. La désaffection généralisée pour le régime de Blatter est devenue de plus en plus évidente depuis la dernière élection présidentielle de 2011. Tout comme les eaux troubles entourant le football mondial.

Qu’aurait pensé Stanley Rous de cette évolution ? Comment aurait-il vécu cette mutation de la FIFA ? On ne le saura jamais, l’ancien professeur de sport s’étant éteint le 18 juillet 1986. Mais son ancienne assistante personnelle, Rose-Marie Breitenstein - qui a travaillé avec lui presque continuellement de 1961 au jour de sa mort à l'âge de 91 ans - donne quelques pistes à FourFourTwo.

"Les sponsors sont entrés dans le football pendant la présidence de Rous mais ce n'était pas un financier. C’était un ancien maître d'école et il s’intéressait surtout à l'éducation. La finance n'était pas tout à fait son fort. Les sponsors et tout l'argent que cela implique : il n'aimerait pas du tout cela. Je ne pense pas non plus qu'il aimerait beaucoup le football d’aujourd’hui. Pour lui, tout cela ne devait être qu’un jeu, pour la détente et le plaisir."

Rous, l'arbitre

Sa vision du football s’est affirmée au cours d’une carrière extraordinaire, qui a vu Stanley Rous servir en Afrique pendant la Première Guerre mondiale puis enseigner à la Watford Grammar School. L'Angleterre ayant quitté la FIFA en 1928, il semblait impossible de voir un jour l’ancien secrétaire de la FA à la tête de l'organisation la plus puissante du foot.

Si Stanley Rous a joué quelque temps en amateur au poste de gardien de but, la Guerre, une blessure et ses aspirations l’ont vite conduit vers une autre voie

On ne peut pas en dire autant de son rival aux élections de 1974. Joao Havelange, né à Rio et fils d'un marchand d'armes, a très vite baigné dans le pouvoir et l’argent. Malgré tout, il partageait l'amour du football avec Rous, même si les intérêts de l’Anglais étaient plus diversifiés que ceux du Brésilien.

Si Stanley Rous a joué quelque temps en amateur au poste de gardien de but, la Guerre, une blessure et ses aspirations l’ont vite conduit vers une autre voie. "Son véritable amour, sa vraie passion, était l'arbitrage, nous explique Breitenstein. Il a probablement fait plus que quiconque pour développer les normes d'arbitrage dans le monde entier."

Il a même officié lors de la finale de la Coupe d'Angleterre 1934 entre Manchester City et Portsmouth, avant de raccrocher le sifflet pour se concentrer sur l'administration du football. Deux ans plus tard, son futur rival pour la présidence de la FIFA embarquait dans un avion, destination Berlin, avec l'équipe olympique brésilienne de natation.

C'est dans une piscine, et non sur un terrain, que l'ancien joueur de Fluminense en équipe jeune s’est illustré. D’abord pendant ces Jeux de 1936 organisés par l'Allemagne d'Adolf Hitler puis en disputant le tournoi de water-polo aux Jeux Olympiques d'Helsinki en 1952.

Dans un livre sur les coulisses de la FIFA, Joao Havelange était revenu sur ce passé de sportif et sur ce qu’il lui apportait au quotidien. "Le water-polo m’a servi à évacuer mon agressivité et toute ma mauvaise humeur occasionnelle", a-t-il notamment déclaré.

"Après ma réélection il y a deux ans, les Sud-Américains ont clairement fait savoir qu'ils souhaitaient que M.Havelange me succède le plus tôt possible"

- Stanley Rous

A l’opposé d’Havelange dans son attitude et ses ambitions, Stanley Rous avait bien conscience du désir de changement, et plus particulièrement en Amérique du Sud. Dans une interview accordée au Times en juillet 1972 à Rio, le président de la FIFA restait malgré tout serein. "Je me relèverai certainement, à condition bien sûr que je sois toujours en bonne santé et que je puisse encore faire du bon travail."

"Après ma réélection il y a deux ans, les Sud-Américains ont clairement fait savoir qu'ils souhaitaient que M.Havelange me succède le plus tôt possible, poursuit-il dans le même entretien. Et je suis conscient que d'un point de vue de prestige, ils voudraient à un moment donné avoir un président sud-américain. Ils le feront probablement quand je serai parti. Mais je ne suis pas encore parti."