Histoires

Mexique ’86 : Quand le spectre de Saddam flottait au-dessus d’une équipe irakienne terrorisée

La sélection irakienne est arrivée au Mexique en 1986 avec le spectre de Saddam au-dessus de la tête. Plus précisément celui d’Oudaï, son émissaire sanguinaire, fils et héritier de la dynastie brutale de Hussein.

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Fils d’un dictateur sanguinaire et chef du Comité Olympique de l'Irak. Oudaï Hussein a pris son rôle très à cœur après sa nomination en 1987. Violences, tortures et même exécutions : le fils de Saddam n’a reculé devant rien pour motiver ses joueurs et assurer le succès du football irakien, du championnat national aux qualifications internationales.

"C’était un voyou, raconte la légende irakienne Basil Gorgis, qui a disputé la Coupe du Monde au Mexique en 1986 et qui avait déjà à faire à l’ainé du dictateur irakien. Il nous appelait et nous menaçait d’abus physiques ou de nous envoyer en première ligne de la guerre contre l’Iran."

Il faut dire que la Coupe du Monde tenait une place importante dans l’esprit de Saddam Hussein. La guerre contre l'Iran, qui aurait coûté la vie à plus d'un million de personnes, faisait rage depuis six ans et n’offrait aucune perspective de paix. Des soldats mourraient dans des tranchées remplies de gaz moutarde sur la frontière orientale de l'Irak et le pays avait besoin de bonnes nouvelles.

Le Mondial, une opportunité politique pour Hussein

Quand les qualifications pour le Mondial au Mexique ont commencé, la guerre avait déjà privé les Irakiens de matchs dans leur pays. Une sélection obligée d’évoluer hors de ses frontières, sur terrain neutre, comme en 2007 avant une victoire historique en Coupe d'Asie. Mais quand les Irakiens ont battu la Syrie voisine dans un play-off qualificatif aller-retour, Oudaï et Saddam Hussein ont immédiatement reniflé l'opportunité politique.

La préparation pour le Mondial ne s’est pourtant pas bien passée. Oudaï a notamment refusé d’affronter l'Angleterre ou le Brésil en match de préparation. Au lieu de cela, il a insisté pour faire une tournée des clubs amateurs au Brésil. "Oudaï ne voulait pas perdre", se souvient Gorgis. Le Brésil avait fait une demande pour nous affronter et lui venait nous voir en blaguant. Il nous disait : quelle est la différence entre vous et les joueurs brésiliens ? Vous portez des chaussures Adidas, ils en portent aussi. C'était vraiment une blague. On a fini par affronter Flamengo et ont a perdu 3-1."

C’est donc une équipe irakienne mal préparée et effrayée qui a débarqué au Mexique en juin 1986. Oudaï Hussein était pourtant convaincu que son pays se sortirait d’un groupe difficile (Mexique, Belgique et Paraguay) et qu’il pouvait même gagner le tournoi. Cette folie des grandeurs explique sans doute pourquoi le fils du dictateur a exigé à la dernière minute que l'Irak abandonne ses couleurs traditionnelles pour jouer en or.

Sans réelle surprise, cela n'a pas fonctionné. L'Irak a perdu ses trois matchs par un seul but d’écart (1-0 face au Paraguay, 2-1 contre les Belges et 1-0 face au Mexique), Gorgis a été expulsé face aux Belges et la génération dorée du football irakien est rentrée chez elle pour retrouver un dictateur en colère, qui a ordonné que tous les joueurs soient battus en guise de châtiment.

Un match d'entraînement avec un ballon en béton

"Tu savais que si tu ne jouais pas bien, Oudaï te sanctionnerait, a raconté il y a quelques années à IAhmad-Rahim Hamad, jeune attaquant irakien de l'époque. J'aimais beaucoup Kevin Keegan, c’était mon joueur préféré. J’ai eu l’opportunité de le rencontrer mais Oudaï s’est énervé après un match. Il a décidé de raser les cheveux de tout le monde et moi, j’ai perdu la permission de rencontrer mon idole."

Les brutalités ont nourri tout le règne d’Oudaï Hussein à la tête du football irakien. Les coups ont empiré et à écouter ceux qui ont réussi à fuir le pays, le fils de Saddam a été personnellement impliqué dans la torture de plusieurs footballeurs, boxeurs et lutteurs. Un match d'entraînement, après une défaite dans un match de qualification pour la Coupe du Monde, a ainsi été disputé avec un ballon... en béton. Et à la fin des années 90, il avait pris l’habitude d’imposer des bains dans des cuves d’eaux usées à des sportifs torturés, histoire d’infecter leurs blessures.

Dans ce contexte d’horreur et de violence, le football irakien s'est logiquement effondré. Dix ans après la Coupe du Monde au Mexique, l'équipe était retombée à la 139eme place au classement de la FIFA. Et elle occupe actuellement le 89eme rang. Preuve que les cicatrices de cette époque sont toujours dommageables pour le football irakien. Hussein Saeed Mohammed, le plus grand joueur de l'histoire du pays et membre de la classe de 86, est devenu président de la Fédération. Sans pouvoir régler tous les problèmes de corruption, d’ingérence politique et de conflits religieux.