Histoires

USA '94 : Pourquoi les Brésiliens de 1994 ont été si mal aimés malgré leur titre ?

Après 24 ans d'échecs et d’attente, le Brésil a remporté sa quatrième Coupe du Monde lors du tournoi aux Etats-Unis. Mais pourquoi si peu d'amour au pays pour les champions de 1994 ?

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Dunga peut se lancer à l’assaut des marches du Pasadena Rose Bowl. La Seleçao vient de remporter sa quatrième Coupe du Monde et dans quelques instants, le capitaine brésilien rejoindra Carlos Alberto Torres, Bobby Moore, Franz Beckenbauer, Diego Maradona et d'autres grandes légendes qui ont eu l'honneur de brandir le trophée le plus convoité du football.

Alan Rothenberg, président du comité organisateur du tournoi, adresse alors une franche poignée de main à Dunga et lui donne rapidement la coupe. Le joueur de Stuttgart l’embrasse, se tourne vers la marée de photographes et soulève le trophée en hurlant : "C'est pour vous, bâtards de traîtres ! Que dites-vous maintenant ?"

Un mépris mutuel

Après une longue attente de 24 ans, le Brésil était une fois de plus sur le sommet du monde. Mais à l’image de cette rage de Dunga, le sentiment au pays était contrasté.

Cette Seleçao à la sauce Carlos Alberto Parreira, avec des performances souvent décevantes et jugées trop défensives, n'a jamais appartenu à la même lignée que les précédents vainqueurs brésiliens. Tandis que les joueurs de 1958, 1962 et 1970 avaient pris d'assaut le monde et hérités du surnom de rois du football, la classe de 94 était poussive, provoquant davantage l’ennui que l’admiration.

Pour la majorité de la presse et du public, cette équipe avait proposé un anti-football, transformant le beau jeu en quelque chose de laid. Et l'explosion de Dunga face aux médias a prouvé que ce ressentiment était réciproque.

Parreira et son équipe avaient pourtant donné au pays ce qu'il attendait. Sans la manière, certes. Mais après plus de deux décennies à voir de fantastiques équipes du Brésil échouer sur la scène internationale, c'était peut-être trop demander à ce groupe-là. La génération de Zico et Socrate, qui incarnaient ce football de magiciens, avait échoué dans ses deux Coupes du Monde dans les années 80, entraînée à chaque fois par Tele Santana.

Après le règne infortuné de Sebastiao Lazzaroni, qui était à la barre de la Seleçao lors du Mondial 90 en Italie (la pire performance brésilienne en Coupe du Monde depuis 1966) et un bref passage de la légende Falcao, c'est Santana qui avait encore une fois les faveurs des supporters en 1992.

Ricardo Teixeira, gendre du patron de la FIFA Joao Havelange et président de la Fédération brésilienne de football (CBF), avait lui une autre idée en tête. Il a décidé de rappeler le duo qui avait orchestré la victoire en Coupe du Monde 70, cette fois avec Parreira en tant qu'entraîneur en chef (il était l'un des médecins de l'équipe 20 ans plus tôt) et Mario Zagallo (ancien coach) comme coordinateur technique. Et la victoire était tout ce qui comptait.

Cela tombait bien : Carlos Alberto Parreira avait une approche pragmatique. Ce n'était un secret pour personne qu'il enviait la discipline et l'organisation tactique des meilleures équipes européennes. Mais jusqu'à 1994, il ne s’était guère couvert de gloire, avec comme seul titre majeur le championnat brésilien de 1984 remporté avec Fluminense. Il a ensuite passé la majeure partie de la décennie suivante à travailler pour des pétrodollars en Arabie Saoudite, au Qatar, au Koweït et aux Emirats Arabes Unis. Avant de revenir au Brésil pour entraîner le Club Atlético Bragantino.

Aller à contre-courant

Parreira était néanmoins un homme intelligent, travailleur et bien préparé, lecteur compulsif de journaux et de magazines étrangers. Méthodique et conservateur, le nouveau sélectionneur de la Seleçao a estimé que la meilleure chance de victoire était de tout miser sur la défense. Dans un pays qui glorifie le jeu offensif, il n'est pas étonnant qu'il ait rencontré une farouche opposition dès le premier jour.

Mais c'était un homme en mission, comme le rappelle Mario Zagallo. "Nous avons entendu beaucoup de critiques, disant que ce n'était pas le vrai football brésilien, mais nous savions ce que nous faisions. Nous construisions une équipe solide et compétitive, pas pour divertir les fans mais pour gagner la Coupe du Monde."

On en était pourtant très loin au début de cette nouvelle ère en 1992. Un match nul contre l'Angleterre de Graham Taylor en amical, un autre face à l’Allemagne après avoir mené de trois buts... En Copa America, le bilan ne fut guère plus glorieux avec une défaite face à l'Argentine en quarts de finale. Lors de la Coupe des États-Unis, Parreira avait choisi des vétérans comme Taffarel, Jorginho, Branco et Careca. En Copa America, l'équipe était composée de jeunes Brésiliens comme Roberto Carlos, Edmundo et Cafu. Pour deux résultats décevants.

Quand les qualifications pour le Mondial ont débuté, Parreira a opté pour des joueurs expérimentés, y compris Dunga. Au grand désespoir des supporters. A cette époque, le milieu de terrain était la personnification de tout ce qui n'allait pas dans le football brésilien : un style laid, régressif et sans palmarès. Dunga avait été emporté par la défaite contre l'Argentine en 1990. La génération Lazzaroni perdue. Personne ne souhaitait le revoir sous le maillot de la Seleçao. Sauf Parreira.

L’ère Dunga II a débuté en juillet 1993, avec le début des éliminatoires de la Coupe du Monde, et a d'abord ressemblé à un triste remake du fiasco de Lazzaroni. Lors des deux premiers matchs, le Brésil a concédé un nul face à l'Equateur puis a perdu face à la Bolivie. La première défaite de la Seleçao dans un match de qualification pour un Mondial.

Au retour de Bolivie, la presse a massacré Parreira et ses "dinosaures de joueurs". Dans un 4-4-2 prévisible et désespérément en quête d'inspiration - Rai et Zinho étaient loin du niveau espéré - le Brésil avait besoin d'un attaquant capable de faire seul ce que les dix autres joueurs ne pouvaient pas faire ensemble. Et heureusement, le Brésil l'a trouvé avec Romario.

Romario, le facteur X

Problème : Parreira et Zagallo refusaient de s’appuyer sur ce petit génie pour des raisons disciplinaires. En décembre 1992, l'attaquant du PSV Eindhoven avait en effet sévèrement critiqué le duo pour ne pas l'avoir aligné en match amical contre l'Allemagne. "Je ne peux pas croire que je suis venu de Hollande pour m'asseoir sur le banc." Conséquence, il a été écarté de longs mois et n’est revenu que lors du dernier match des éliminatoires contre l'Uruguay au Maracana. Et sans surprise, il a marqué les deux buts pour sceller la qualification du Brésil à la Coupe du Monde.

"C'est ma cinquième Coupe du Monde et j’ai également participé à deux Olympiades, s’est souvent justifié Parreira. Un comédien et une rock star ne me diront pas quoi faire et je ne changerai pas d'avis." Peu importe ce que le public pensait. Parreira a ainsi choisi un Branco en surpoids dans le couloir gauche de sa défense au lieu du jeune Roberto Carlos. Mais avec Romario dans l'équipe, tout semblait possible.

Le Brésil a traversé son groupe sans trembler avec des victoires faciles contre deux équipes assez faibles (Russie et Cameroun) puis un nul contre une équipe suédoise nettement meilleure. Le huitième de finale face aux USA a été une toute autre histoire, les Américains misant tout sur le combat le jour de leur fête de l'indépendance. Mais la qualité l'a emporté, Romario offrant à Bebeto le seul but de la rencontre.

Dans un quart de finale palpitant contre les Pays-Bas, c’est le si critiqué Branco – titularisé à la place de Leonardo qui avait presque décapité Tab Ramos avec un coup de coude lors du match précédent – qui a endossé le costume de héros, marquant le but de la victoire sur coup-franc. Puis en demi-finale, pour les retrouvailles avec la Suède, Romario a encore une fois fait la différence.

Tout était alors en place pour un remake de la finale de 1970 contre l'Italie. Alors que Pelé, Rivelino, Jairzinho et Riva avaient ébloui le monde au Mexique, l’affrontement de ces deux géants s’est résumé à une canicule sous le soleil californien et à deux équipes se contentant d'un 0-0 soporifique. La première séance de tirs au but de l'histoire en finale de la Coupe du Monde. Il était normal que Romario, Dunga et Branco marquent pour le Brésil. Et si cruel que Franco Baresi et Roberto Baggio manquent leur tentative.

Tant pis pour le spectacle

Même si les tactiques de Parreira étaient détestées au pays, la plupart des Brésiliens est descendue dans les rues pour faire la fête et les joueurs ont été accueillis comme des héros avec un défilé dans les rues de Rio. C'était une victoire en Coupe du Monde, après tout...

Johan Cruyff, alors entraîneur de Barcelone, déclarait à l'époque : "Le secret du football est de garder le contrôle du ballon et seul le Brésil le fait. Il est certain qu'il pourrait jouer plus offensivement et avec plus de beauté mais il y a des moments où le spectacle doit être sacrifié."

Même Romario a adopté ce point de vue pragmatique. "Parreira devait gagner la Coupe du Monde donc il a formé l'équipe comme il le voulait. Ce n'est pas forcément le football que les fans ou moi aimions mais ça a fait l'affaire." Un quart de siècle plus tard, qui s’en plaindrait ?