Histoires

Quand l’Ajax régnait sur le monde et que van Gaal illuminait le milieu des années 90...

L’Ajax des années 70, emmenée par Johan Cruyff, a été la plus grande équipe de l’histoire du club néerlandais. Mais au début des années 90, une nouvelle génération dorée a contribué à refaire d'Amsterdam la capitale de l'Europe.

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Veille de finale de la Ligue des Champions en mai 1995. Le plus grand jour de la vie de son fils. Mais Lidwina Kluivert a passé une bonne nuit, rêvant que le jeune Patrick entrait en cours de match et inscrivait le but de la victoire. Une prémonition si forte qu'elle s’est sentie obligée de lui en parler le lendemain matin, alors qu'elle lui faisait un câlin et lui souhaitait bonne chance.

Quelques heures plus tard, son rêve est devenu réalité quand l’attaquant de 18 ans est sorti du banc pour mener l'Ajax à la victoire face au Milan AC, devant les 50 000 supporters rassemblés dans les tribunes du stade Ernst Happel de Vienne. Sur le papier, un succès néerlandais semblait pourtant aussi improbable que le rêve de Lidwina. L'Ajax n’affichait en effet qu’une moyenne d'âge de 23 ans. Et treize des dix-huit joueurs inscrits sur la feuille de match, dont Edgar Davids, Clarence Seedorf et Jari Litmanen, sortaient du centre de formation.

En face, les Rossoneri étaient champions d'Europe en titre, un an après avoir terrassé Barcelone lors d’une finale mémorable (4-0). Ils avaient surtout été sacrés à trois reprises en sept ans et avec un seul joueur de moins de 26 ans au sein de l’effectif, l’expérience était le maître-mot d’un groupe composé notamment de Marcel Desailly, Zvonimir Boban et Gianluigi Lentini.

Un football utopique

Mais la surprise fut totale et la Class 95 de l’Ajax s’est installée sur le toit de l’Europe au terme d’une chorégraphie parfaitement orchestrée. Chaque passe, sprint, feinte et tir semblait calculé et était exécuté à une vitesse folle. Un mélange parfait d'élégance et de force physique, parfaitement résumé par Jorge Valdano.

"L'Ajax n'est pas seulement l'équipe des années 90, elle se rapproche d’un football utopique, déclare alors l'entraîneur du Real Madrid (1994-96). Leur concept du jeu est exquis mais ils ont aussi une supériorité physique." Les golden boys de l'Ajax avaient donc renversé les aristocrates du football et personne ne savait comment ils avaient fait.

Van Gaal n'était pas populaire à son arrivée

Dans les faits, cet Ajax était simplement en avance sur son temps, tout comme son entraîneur. Quand Louis van Gaal a remplacé Leo Beenhakker en septembre 1991, il a très vite été confronté à la défiance des fans et du journal néerlandais De Telegraaf, qui l'a qualifié d’homme arrogant tout en lançant une campagne pour le retour de l'icône Johan Cruyff. Van Gaal, alors âgé de 41 ans, avait peu d'expérience en tant qu'entraîneur, à l'exception de son rôle d’adjoint de Beenhakker pendant trois saisons.

Mais sa vision du club était claire. Tout comme sa philosophie, basée sur une version turbocompressée du football total mis au point par le légendaire coach de l'Ajax, Rinus Michels. Un système qui exigeait que les joueurs puissent évoluer à n’importe quel poste sur le terrain, de sorte que la structure tactique ne soit jamais menacée. Un jeu offensif basé sur le mouvement, des permutations permanentes, un pressing collectif et un positionnement très haut pour récupérer le ballon le plus rapidement possible.

En posant ses valises sur le banc, l’une des premières mesures de van Gaal est de développer une nouvelle méthode d’entraînement, pour les jeunes du club mais aussi pour son équipe première.

Ce style exigeait évidemment une qualité technique supérieure, une grande intelligence tactique et une plénitude physique. Seuls les joueurs les plus talentueux et altruistes pouvaient s'épanouir dans le système de van Gaal. L’entraîneur néerlandais a donc mis en avant le centre de formation de l’Ajax et a commencé à formater des joueurs qui lui conviendraient parfaitement.

En posant ses valises sur le banc, l’une des premières mesures de van Gaal est également de développer une nouvelle méthode d’entraînement, pour les jeunes du club mais aussi pour son équipe première. Une exigence innovante qui repose sur trois critères de performance destinés à rendre ses joueurs mieux préparés, plus rapides et plus forts que leurs adversaires. C’est dans cette optique qu’il fait venir à Amsterdam plusieurs experts issus de différents sports, persuadé qu’ils peuvent transposer toutes leurs connaissances au monde du football.

Le physiologiste Jos Geysel, dont les méthodes ont connu du succès dans le hockey sur glace, renonce aux séances de courses sur longues distances et propose davantage de sessions basées sur des sprints multidirectionnels. Ancien joueur de basket-ball et recruté pour améliorer la technique de course des joueurs, Laszlo Jambor insiste lui sur la technique, le jeu de jambes et la coordination. Mais c’est un troisième spécialiste qui va contribuer au développement des méthodes les plus innovantes de cet ambitieux projet.

Un entraînement révolutionnaire

Un coin tranquille du bar Palladium à Amsterdam, en ce début d’année 2018. A l’écart d'un groupe de locaux dégustant des espressos, René Wormhoudt est assis avec son ordinateur portable. Silhouette trapue, crâne rasé. Il y a 26 ans, il était recruté par van Gaal pour améliorer la force de chaque joueur de l’Ajax. Son travail avec l'équipe de football américain des Amsterdam Admirals avait convaincu le coach néerlandais de faire appel à lui et au bout du compte, il restera au club jusqu'en 2012, avant de rejoindre la sélection.

Sur son écran, il lance une vidéo à la qualité granuleuse. On y voit la Class 95 de l’Ajax en train de s'entraîner, plusieurs mois avant le triomphe européen. Les joueurs, en maillot rouge, short bleu marine et baskets noires siglées Nike, effectuent des exercices de sauts à la corde dans une salle de sport. La séquence suivante montre le jeune Edwin van der Sar, bondissant latéralement sur cinq longues boîtes en bois. Puis Wormhoudt apparaît devant Frank Rijkaard, Ronald et Frank de Boer et le reste de l'équipe, vêtu d'un short bleu et d'un t-shirt blanc et dirigeant ce qui semble être une séance d'aérobic rythmée par une musique digne de Véronique et Davina.

"Quand je travaillais pour les Amsterdam Admirals, j'avais remarqué qu’on retrouvait beaucoup plus d'athlètes dans le football américain quand dans le foot classique, explique Wormhoudt à FourFourTwo. En rejoignant l'Ajax, j'ai senti que nous pouvions obtenir un avantage physique en entraînant les joueurs de manière plus spécifique. J'ai donc inventé ce que l'on appelle l'aérobic du football. Et nous l’avons appliqué pendant quatre ans pour améliorer la vitesse, l'agilité et la souplesse."

C'était très amusant. Ces exercices nous ont rendus plus souples et plus rapides. J'ai senti que cela améliorait aussi nos réflexes et facilitait notre coordination.

- Ronald de Boer

Des séances qui sont très vite adoptées par les joueurs de l’Ajax. "C'était très amusant, se souvient Ronald de Boer pour FFT. Ces exercices nous ont rendus plus souples et plus rapides. J'ai senti que cela améliorait aussi nos réflexes et facilitait notre coordination. Tout s'accordait bien avec les exercices techniques que nous faisions."

René Wormhoudt a également noté des avantages physiques acquis par les joueurs qui avaient pratiqué d’autres sports que le football dans leur jeunesse. "Jari Litmanen avait par exemple un merveilleux équilibre et nous pensions que cela venait sans doute de son passé sportif diversifié, explique Wormhoudt. Il a dû choisir entre le hockey sur glace et le football quand il avait 14 ans. Alors nous avons encouragé nos très jeunes joueurs à pratiquer d’autres sports et nous avons créé des séances qui n'étaient pas spécifiques au foot."