Histoires

Au cœur du derby de Téhéran entre Esteghlal et Persépolis

Au cœur d’un pays miné par des troubles politiques, le football est souvent l’un des seuls moyens d’évasion pour les Iraniens. Il y a quelques années, FourFourTwo a pu se rendre à Téhéran pour assister à un derby exceptionnel, au milieu de 95 000 spectateurs et de beaucoup de policiers armés.

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Un début d'après-midi à l'ambassade de la République islamique d'Iran à Londres. La salle d’attente, surchauffée, est pleine à craquer. Tout le monde est venu chercher son visa, précieux sésame pour se rendre à Téhéran. Dans cette grande pièce à la décoration orientale, on se sent déjà loin de chez soi.

De grands lustres diffusent une lumière jaunie sur des drapeaux brodés en persan. Deux horloges ont été accrochées sur un mur. Avec l’heure locale et l’heure en Iran. Souci, elles semblent arrêtées depuis un long moment.

L'Iran aime son football. Mais le gros match est dans quelques semaines entre les deux équipes de Téhéran, Esteghlal et Persépolis. Ah, ce match ! On l'appelle le Surkhabi. J'ai pu y assister deux fois et je n'ai jamais rien vu de tel.

- Kamran, fan iranien à London

Au-dessus d’un comptoir vitré, un immense écran de télévision diffuse un match de football iranien en direct. Tous les regards sont tournés dessus. Des hommes en belles chemises lèvent régulièrement la tête pour vérifier le score. Pendant près de deux heures, FourFourTwo partage l’angoisse et les joies de ses supporters inattendus.

En quittant l’ambassade, on se dirige vers l’une des nombreuses épiceries perses installées sur High Street Kensington. On y rencontre Kamran, un vendeur d'une vingtaine d'années qui se tient derrière un étal de noix et de pâtisseries sucrées. Un drapeau iranien est accroché près de sa caisse.

La discussion s’engage autour de son pays natal. On lui explique qu’on revient de l’ambassade, qu’on a regardé un match dans la salle d’attente et que les Iraniens avaient l’air d’apprécier. "L'Iran aime son football, nous confirme-t-il. Mais le gros match est dans quelques semaines entre les deux équipes de Téhéran, Esteghlal et Persépolis."

On lui dit que c’est justement le but de notre passage à l’ambassade : obtenir un visa pour assister à ce derby. Son regard change instantanément. Il s'excuse auprès du client qu'il est en train de servir et il s'empresse de nous serrer la main. "Ah, ce match ! On l'appelle le Surkhabi.  J'ai pu y assister deux fois et je n'ai jamais rien vu de tel. Je suis sérieux. Il y a beaucoup de derbys dans le monde mais ce match... (Il cherche ses mots) C’est vraiment incomparable ! »

Un derby qui s'étend au-delà de la ville

A près de 4 500 kilomètres de là, une vaste ville s'étend au pied des montagnes enneigées de l’Elbourz. L’agglomération de Téhéran et ses 15 millions d’habitants abritent l'une des rivalités footballistiques les plus exacerbées et controversées d'Asie.

La Ligue Pro Iran, rebaptisée Coupe du Golfe Persique en 2006, met aux prises les seize meilleurs clubs du pays. Mais en termes de popularité, ils sont quatorze à vivre dans l’ombre de deux géants. Esteghlal et Persépolis ne sont pas seulement soutenus dans la ville, ils comptent également des supporters à travers le pays entier, le continent et même le monde. Si vous êtes un fan du football iranien, vous portez soit le rouge de Persépolis, soit le bleu d’Esteghlal.

La ferveur autour du football en Iran ne se dément pas. Il suffit de se souvenir des scènes de liesse dans les rues, quand le pays s’est qualifié pour le Mondial 98, pour s’en convaincre. Ou de revoir les images de cette foule immense - la plus grande depuis la Révolution iranienne deux décennies plus tôt – quand la sélection a battu les Etats-Unis dans un match lourd en symboles.

Lors de la Coupe du Monde 78 en Argentine, l'Iran accroche l'Ecosse

Qualifié pour le Mondial en Russie (il affrontera l’Espagne, le Portugal et le Maroc), l'Iran a déjà disputé quatre Coupes du Monde en 1978, 1998, 2006 et 2014. Si le pays parle encore avec émotion du match nul obtenu face à l’Ecosse lors du tournoi en Argentine, c’est une rencontre plus récente face au Japon qui a marqué les esprits.

L’Iran s’ouvre doucement aux valeurs libérales mais il reste encore beaucoup de chemin pour ce que beaucoup considèrent encore comme une théocratie renfrognée avec des ambitions mondiales radicales

Lors des qualifications pour l’édition 2006, ils étaient en effet 110 000 fans à venir encourager leur équipe, record d’affluence dans le monde pour un match de ce genre. Logique dans ces conditions de retrouver des douzaines de journaux dédiés au football dans les kiosques de Téhéran. Certains sont même exclusivement dédiés à Esteghlal ou Persépolis.

L’Iran est un pays à deux visages. Le premier est celui d’une nation longtemps impliquée dans les débats sur l'armement nucléaire et le terrorisme parrainé par l'État. Son ancien président, Mahmoud Ahmadinejad, n’a rien arrangé avec ses déclarations sur Israël et l'homosexualité. Et même si depuis l’élection d’Hassan Rohani en 2013, l’Iran s’ouvre doucement aux valeurs libérales, il reste encore beaucoup de chemin pour ce que beaucoup considèrent encore comme théocratie renfrognée avec des ambitions mondiales radicales.  

1997 : La sélection iranienne célèbre sa qualification pour le Mondial en France

L’autre Iran est celui de la rue. Où vous ne risquez rien de plus qu’une invitation à boire un thé quand vous annoncez que vous êtes anglais ou français. Un pays où l'hospitalité envers les étrangers est un mode de vie, où les murmures sur l'ineptie gouvernementale sont monnaie courante et où d’élégantes femmes en foulards colorés font tourner les têtes sur le trottoir.

Sur la route en quittant l'aéroport international Iman-Khomeini, des panneaux publicitaires affichent des images de Michael Owen et font la promotion de la chaîne britannique de grands magasins Debenhams. L’axe du mal, vraiment ?

On insiste encore mais les habitants de Téhéran sont à la fois charmants et curieux. A leur contact, on ressent vite une chaleur sincère mais également cette profonde fierté dans la foi chiite et la culture ancienne de la Perse. Sans oublier cette curiosité des perceptions extérieures.

Cette étonnante dualité du pays se retrouve vraiment partout. Une promenade de cinq minutes dans les rues de la capitale iranienne peut vous faire découvrir des peintures murales anti-occidentales aux slogans enragés ("Laissez les Etats-Unis se fâcher avec nous et mourir de cette colère") puis des commerces où des femmes en jeans vendent des cartes artisanales pour les amoureux. Sur la route en quittant l'aéroport international Iman-Khomeini, des panneaux publicitaires affichent des images de Michael Owen et font la promotion de la chaîne britannique de grands magasins Debenhams. L’axe du mal, vraiment ?

Emeutes, matchs truqués, bagarres...

C’est au cœur de cette ville paradoxale, accueillante et encombrée par la circulation, que cohabitent deux équipes : les rouges de Persépolis et les bleus d'Esteghlal. Le jour du derby ne ressemble à aucun autre dans le calendrier sportif. Vingt-quatre heures avant le match, nous rencontrons Hussein, un fan de Persépolis. La discussion s’engage autour d'une tasse de thé sucré dans un magasin de tapis, dans le bazar grouillant de Téhéran.

"Ce que vous devez comprendre, c'est que beaucoup de fans de Persépolis ne se soucient de rien d’autre que de battre Esteghlal, explique-t-il en posant la paume de sa main sur sa poitrine. Nous pouvons être dans le milieu du classement ou même plus bas, tous les supporters seront heureux si nous gagnons le derby. Il se passe toujours des choses incroyables quand on affronte Esteghlal : des émeutes, des matchs truqués, des bagarres... Même le gouvernement est effrayé par la passion des fans et ces derniers jours, ils ont annoncé que seulement 95 000 spectateurs seraient autorisés à assister au match."

La police prend soin de séparer les deux camps de supporters

L'histoire du derby est intimement liée à celle du pays. Au milieu du 20e siècle, l'Iran était gouverné par Shah Mohammad Reza Pahlavi, souverain monarque friand de réformes sociales. Alors que les touristes arpentaient les bars et les discothèques de Téhéran, les nombreux ennemis du shah (laïques et religieux) le voyaient comme une marionnette de l'Occident, condamnant également la corruption et les pratiques violentes.

Les choses ont changé en 1979 lorsque le chef spirituel du pays, l'ayatollah Khomeini, a exploité le ressentiment général pour mener à bien sa révolution. Contraint à l’exil, le shah a fui, laissant son pays devenir la première République islamique du monde.

L'ayatollah Khomeini, figure emblématique de la révolution de 1979