Histoires

Comment la lutte des classes, l’héritage d’un lourd passé et la violence ont fait de Boca vs River le Superclasico...

FourFourTwo s’est rendu à Buenos Aires pour assister à l’une des rencontres les plus incroyables du football mondial. Un match qui plonge toute une ville et une nation à l'arrêt.

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Un mois d’avril en Argentine. Le soleil brille et diffuse une douce chaleur sur les habitants de Buenos Aires. On est encore loin de la canicule estivale et pourtant, le mercure monte soudainement de manière spectaculaire. Il est midi et 2 000 fans s’agglutinent aux abords d'El Monumental ("le Monument"), le stade de River Plate qui a vu l'Argentine brandir sa première Coupe du Monde en 1978 sous une pluie de confettis et de papier toilette.

Dans cette foule hétéroclite, des hommes d'affaires en costumes, porte-documents à la main, se tiennent aux côtés de jeunes avec leurs baskets trouées et leurs jeans déchirés. Contraste saisissant qui rend cette longue file d’attente encore plus curieuse.

Alors qu’ils se heurtent au nombre clairement insuffisant de guichets ouverts, les supporters de River s’impatientent et commencent à s’agiter, obligeant plusieurs dizaines de policiers armés à intervenir avec leurs boucliers. Dans le même temps, certains fans jubilent. Ils sortent de la mêlée un par un, embrassant leurs tickets avant de les brandir en l'air comme des trophées et d'échanger des câlins de célébration avec les autres chanceux du jour.

Les envoyés spéciaux de FourFourTwo assistent à la scène et on dirait que ces supporters ont déjà gagné, même si le derby le plus attendu du pays n’aura lieu que dans deux jours. Et surtout de l’autre côté de la ville, à La Bombonera ("la Boîte à Chocolat"), le stade des grands rivaux de Boca Juniors.

Mais voilà, ce n’est évidemment pas un match ordinaire. Il s'agit d'El Superclasico ("le super derby") et les 11 000 billets attribués aux fans de River Plate ne vont pas mettre longtemps à s’arracher.

Un match comme aucun autre

Les talk-shows télévisés et les émissions à la radio sont tous focalisés sur Boca-River. Depuis plus d’une semaine, Olé, le principal journal sportif argentin, consacre dix pages quotidiennes au match à venir

Pour mieux comprendre l’importance de ce Superclasico, il suffit de constater la place qu’il occupe dans les médias locaux. Alors que des manifestations anti-capitalistes paralysent plusieurs quartiers de Buenos Aires à quelques jours d’une grande convention sur le libre-échange, on n’en parle presque pas.

Les talk-shows télévisés et les émissions à la radio sont tous focalisés sue Boca-River. Depuis plus d’une semaine, Olé, le principal journal sportif argentin, consacre dix pages quotidiennes au match à venir. Et sur chaque mur ou presque de la ville, on tombe sur cette affiche publiée par le magazine hebdomadaire argentin El Graphico.  On y voit le maillot rouge et blanc de River, celui jaune et bleu de Boca, et les mots Se Viene ("Il approche") écrits en gros.

Entre les deux plus grands et titrés clubs d'Argentine, l’histoire a débuté le 24 août 1913. Depuis ce premier affrontement, River Plate (fondé en 1901) et Boca Juniors (créé en 1905) se sont affrontés 369 fois, que ce soit en championnat, en Copa Libertadores ou lors d’une centaine de matchs amicaux. Boca l’a emporté à 134 reprises, River à 121.

Une féroce rivalité dont les origines remontent à 1923, quand River a quitté La Boca, quartier ouvrier cosmopolite où cohabitaient les deux équipes. Le club part alors s’installer à Nuñez (également connu sous le nom de Barrio River), un lieu prisé par la classe moyenne argentine, à une dizaine de kilomètres au nord-ouest de La Boca en amont de la rivière Plate.

Bien que la plupart des supporters estime que cette lutte des classes n’existe plus aujourd’hui, la rivalité reste d’une rare intensité entre les deux géants. Au point de voir les supporters de Boca (dont l’équipementier est Nike) boycotter la marque adidas, qui équipe River Plate. Et vice-versa bien entendu.

Il est également impensable de s’habiller avec les couleurs du club rival. Et finalement, seuls les sponsors de deux formations semblent pouvoir rapprocher les supporters. Ainsi, après avoir longtemps arborés la marque Quilmes (la bière la plus populaire d'Argentine) sur leur maillot, Boca et River sont désormais sponsorisés par BBVA, une banque en ligne.

Guerre ouverte

Preuve supplémentaire de cette rivalité hors du commun, notre première rencontre avec un supporter de River Plate dans l’Aéroport international d'Ezeiza de Buenos Aires. En apprenant le motif de notre reportage, il nous a chaleureusement salués avant de nous lancer un avertissement sans équivoque : "Préparez-vous à une guerre".

Ce terme de guerre est l’exacte et triste réalité de certains derbys passés. En juin 1968, 71 supporters de Boca trouvent ainsi la mort au Monumental lors de la Tragédie de la Porte 12

Ce terme de guerre est l’exacte et triste réalité de certains derbys passés. En juin 1968, 71 supporters de Boca trouvent ainsi la mort au Monumental lors de la Tragédie de la Porte 12. Un mouvement de foule (dont l’origine ne sera jamais déterminée malgré une enquête, certains témoins parlant d’une intervention policière musclée, d’autres de drapeaux en feu) et une porte fermée entraînent la mort par asphyxie de jeunes supporters et plus de 150 blessés.

Plus récemment en 1994, un bus de supporters de River Plate a été pris dans une embuscade à quelques kilomètres du stade, entraînant la mort de deux d'entre eux. Alors que River avait gagné le match (2-0), des graffitis sont apparus les jours suivants dans les rues de Buenos Aires : "River 2 Boca 2".

Ces actes et débordements sont attribués aux Barra Bravas, des groupes organisés qui se caractérisent par leur ferveur dans les stades mais également par leur violence. Celui de River Plate, los Borrachos del Tablón, se frotte régulièrement à la Doce ("la 12") de Boca, qui se considère comme le plus dangereux d’Argentine.

Pour les deux Barra Bravas de Buenos Aires, le Superclasico est évidemment le match le plus important de la saison. "La plupart des fans préfère une victoire face à Boca plutôt que de remporter le championnat, explique Matias (24 ans), un fan de River membre de la Barra, étudiant en droit et qui a grandi à Palerme, un quartier de la classe moyenne non loin du Monumental. C’est encore plus important de les battre sur leur propre terrain. Et cette semaine, nous en auront l’occasion."

L'Estadio Alberto J.Armando. Autrement dit La Bombonera, stade mythique de Boca Juniors inauguré en 1940. C’est là que le Superclasico aura lieu dans 48 heures. On y découvre le musée de la Pasion Boquense, exclusivement dédié aux exploits des Jaunes et Bleus. Et on entame la discussion avec l’un des employés pour savoir s’il partage les mêmes sentiments que les fans de River.

"Vous plaisantez, nous répond-il. Il y avait une fête juste devant le stade quand River a perdu mercredi dernier en Copa Libertores. Je préfère mille fois qu’on gagne ce match et qu’on ne soit pas champion plutôt que d’être champion mais d’avoir perdu contre River."