Histoires

Qui se cache derrière Zlatan ?

Peu de footballeurs suscitent autant de controverses que Zlatan Ibrahimovic. Véritable icône pour certains, auto-parodie perpétuelle pour d'autres, il est aux yeux de tous un footballeur sensationnel. De ses débuts avec Malmö à Manchester United, le géant suédois a toujours su fasciner. FourFourTwo s'est adressé aux gens qui le connaissent le mieux afin de mieux décrypter la personnalité de Zlatan. Et savoir s'il est en mesure d'aider Manchester United à régner sur le monde.

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Un joueur de Manchester United traverse le terrain d'entraînement d'un pas lourd pour se rendre dans le sanctuaire que sont les vestiaires du club. Mais en cette matinée quelconque dans le Lancashire, la dernière recrue étrangère de l'équipe ne rejoint pas ses partenaires. Au lieu de cela, elle se dirige vers l'entraîneur, déjà sous pression, après une nouvelle saison manquée.

"J'ai besoin de deux joueurs", dit le joueur à son coach, un adepte de la discipline aux cheveux grisonnant et célèbre pour son incommensurable envie de gagner. "Pour quoi faire ?", lui répond ce dernier, perplexe. "Pour m'entraîner !"

Deux jeunes joueurs sont rapidement mis à disposition pour offrir des centres à la nouvelle recrue, qui enchaîne pendant une demi-heure et avec une facilité déconcertante les reprises de volées face à un gardien complètement démuni. L'information arrive bientôt jusqu'au vestiaire où l'on a déjà eu vent des habitudes de ce travailleur forcené.

Des joueurs se joignent à lui le jour suivant, et celui d'après, et encore les deux jours suivants, et ce jusqu'à la fin de saison. Jusqu'à ce que les Red Devils remportent le titre en Premier League, leur premier trophée majeur depuis 1967 et premier d'une série de trois titres remportés lors des quatre saisons suivantes.

Le Dieu de Manchester

De qui parle-t-on ? D’Eric Cantona, dont l’impact sur MU ne saurait être sous-estimé. Son arrivée, en novembre 1992 et alors que le club stagne depuis ses glorieuses années 60, sera à l'origine d'une véritable révolution. L'entraînement prend une nouvelle dimension et l'équipe d'Alex Ferguson retrouve l'espoir. Old Trafford a son nouveau roi.

Près d'un quart de siècle plus tard, Manchester United a eu besoin de sang neuf et d'un nouveau géant. Mourinho savait comment sortir le club de cette période d'austérité qu'a été le règne de Louis van Gaal. Comme Fergusson en 1992, il avait besoin d'un leader charismatique. Il avait besoin de Zlatan Ibrahimovic.

"Je ne serai pas le roi de Manchester", déclare le Suédois de 35 ans à son arrivée l’an dernier, avec sa traditionnelle grandiloquence et après que Cantona ait laissé à son élégant successeur le statut de prince d'Old Trafford. "Je serai le dieu de Manchester." Vraiment, Zlatan ?

Un joueur au crépuscule de sa carrière et ayant remporté quatre championnats dans autant de pays différents a-t-il encore suffisamment d'appétit sportif et de narcissisme pour remporter une nouvelle bataille ? Un homme peut-il, à lui seul, transformer une équipe médiocre en un prétendant au titre ?

Zlatan Ibrahimovic

Une aversion profonde pour l'autorité

Zlatan Ibrahimovic est bien meilleur footballeur que voleur. Élevé dans le célèbre quartier de Rosengaard, à l'est de Malmö, il s'amuse à voler les cadenas de vélo histoire de se "sentir vivant". Un jour, le jeune Zlatan et un ami se rendent dans un supermarché à Wessels, à mi-chemin entre Rosengaard et Malmö. Après s'être fait immédiatement remarquer en portant une doudoune en plein été, ils se font surprendre à tenter de voler près de 150€ d'articles parmi lesquels des raquettes de tennis de table. Ibrahimovic échappe à une colossale réprimande de la part de son père Sefik, en interceptant la lettre informant ce dernier du délit.

Ancien maçon devenu concierge, Sefik est un macho qui passe la plupart de son temps à boire de la bière et à écouter de la musique de sa Yougoslavie natale. Mais il partage avec son fils une passion pour les films de Jackie Chan et les combats de boxe des Muhammad Ali, George Foreman et autres Mike Tyson. Sefik et la mère de Zlatan, une femme de ménage prénommée Jurka, sont séparés depuis que leur fils a deux ans.

Petit maigre au long nez, il déteste se rendre à l'école de Sorgenfriskolan, en grande partie parce qu'il souffre de zézaiement

"Mon père n'était jamais là, se souvient Ibra lorsqu'il évoluait pour l'équipe locale du FBK Balkan, un club majoritairement constitué d'immigrants de l'ex-Yougoslavie. Je me débrouillais seul. J'en ai peut-être gardé des traces."

Cette indépendance fait naître chez lui un refus de toute autorité qui ne le quittera jamais. Petit maigre au long nez, il déteste se rendre à l'école de Sorgenfriskolan, en grande partie parce qu'il souffre de zézaiement et considère humiliante l'idée de consulter un orthophoniste.

"Je travaille dans cette école depuis 33 ans et il fait partie des cinq élèves les plus indisciplinés que nous n’ayons jamais eus, a déclaré un jour Agneta Cederbom, directrice de Zlatan à l'école de Sorgenfriskolan. C'était un spécimen, incroyablement différent, le genre de gamin qui finit par avoir de gros problèmes. Je pense que les choses auraient mal tourné pour lui s'il n'y avait pas eu le football."

Et heureusement, il y a le football. Ibra gagne sa place en U11 dans le club de Malmö, après que son père l'ait incité à participer aux sélections. "Je n'exagère pas quand je dis qu'il jouait au football huit heures par jour, déclare Ola Gallstad, entraîneur d'Ibrahimovic à Malmö de 14 à 18 ans, à FFT. Il réalisait son rêve. Il ne ratait quasiment aucun entraînement et quand il rentrait chez lui, il jouait dans la cour bitumée de sa maison. Ce n'était pas le genre de joueur à propos duquel tu dis : 'Waouh, ce gamin, il a de l'or dans les pieds'." En fait, toutes les attentions étaient tournées vers Tony Flygare, un autre jeune joueur du club, à l'époque. Ce n'est qu'à l'âge de 16 ans que le talent de Zlatan éclate au grand jour.

Fauteur de trouble ?

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"Il venait d'un quartier difficile, à Rosengaard, où il faut se battre pour s'en sortir, poursuit Gallstad. On donne souvent à Zlatan l'image du 'mauvais type' mais je ne pense pas que c'était un fauteur de troubles, au contraire. Quand il était gonflé à bloc, il n'hésitait pas à prendre la défense de ses partenaires."

Progressivement, Zlatan devient la star de Malmö en raison de cette mentalité anti-suédois. La plupart des Scandinaves est élevée selon la loi de Jante, un code de conduite socio-démocrate selon lequel tous les gens sont égaux.

Pourtant, Ibra a toujours été fasciné par l'individualisme du football brésilien, notamment celui affiché par Ronaldo. Même marquer un but a moins de valeur à ses yeux qu'une feinte ou un geste technique.

En 2000, Malmö est au plus mal. Le club se retrouve relégué en deuxième division pour la première fois en 90 ans d'histoire et les portes de l'équipe première s'ouvrent alors à Zlatan. Cette saison-là, les producteurs Magnus et Fredrik Gertten tournent Vagne Tillbaka (The Road Back), un documentaire sur la tentative de Malmö de retrouver immédiatement l'élite. Ibrahimovic, qui n'a pourtant été titularisé qu'à six reprises et qui n'est alors âgé que de 18 ans, a déjà tout du futur joueur culte et il les fascine immédiatement. 

"Nous n'avons pas pu utiliser beaucoup d'images de Zlatan pour le documentaire mais nous les avons conservées car elles étaient vraiment très intéressantes, confie Magnus à FFT. Nous avons décidé de les publier après la sortie de l'autobiographie de Zlatan. À l'époque du tournage, nous étions très proches. Il était spontané et ouvert." Les images sont effectivement extraordinaires. Elles illustrent parfaitement ce mélange de bravade adolescente et d'une certaine angoisse quant à l'avenir. Ibrahimovic apparaît alors encore comme un adolescent dégingandé, les épaules tombantes et le ton toujours râleur, alternant marmonnements incompréhensibles face à la caméra et manifestations d'énervement.

Les images illustrent parfaitement ce mélange de bravade adolescente et d'une certaine angoisse quant à l'avenir

Si la confiance en lui se reflète ostensiblement dans ses dribbles, il est encore à des années-lumière du demi-dieu condescendant que l'on connaît aujourd'hui. "Les gens ont parfois du mal à me comprendre, déclare-t-il dans une vidéo. Parfois, mes partenaires m'en veulent. Ça fait partie du jeu : ce n'est pas amusant si tu ne peux pas dribbler. Le football doit rester un jeu. Sinon, quel intérêt ?"

Cette saison-là, Ibrahimovic est le meilleur buteur de son club avec douze réalisations et permet au club finaliste de la Coupe des Clubs Champions en 1979 de retrouver la première division suédoise. Ses partenaires, pourtant, ne croient pas encore à la Zlatan-mania. "Il se croit au-dessus des autres mais ce n'est pas encore une star, soupirera un jour le capitaine Hasse Mattisson. S'il suffit de jongler près du poteau de corner pour être le nouveau Diego Maradona, alors on peut tous le faire. Mais on ne le fait pas."

Magnus y voit une nouvelle manifestation de cette méfiance suédoise vis-à-vis de la différence. "Zlatan n'acceptait pas la hiérarchie établie en équipe première, dit-il. Je me souviens avoir entendu un adversaire dire : 'Pour qui se prend-il ?' Je pense qu'il y avait aussi pas mal de préjugés à son égard. Certains joueurs pensaient peut-être que Zlatan n'était pas suffisamment intelligent ou suffisamment fort pour faire partie des tout meilleurs."

Zlatan Ibrahimovic

L'appel d'Amsterdam

Ibra veut toujours gagner, que ce soit à l'entraînement ou dans un match amical

Au terme de la saison qui voit l'équipe être promue, Ibrahimovic, alors âgé de 19 ans, est vendu à l'Ajax pour 8,7 millions d'euros. Des images montrent le capitaine Mattisson stupéfait d'apprendre la nouvelle dans le journal et se contentant de dire : "Bon, et bien, je vais devoir le féliciter", avec un large sourire. Zlatan apparaît ensuite à l'écran avec un visage sur lequel on devine ces mots : "Tu vois, je te l'avais dit que j'étais doué". "Je ne pense pas que Mattisson, que je connais très bien, sous-entendait quoi que ce soit de négatif, confie l'entraîneur de l'équipe jeune de Malmö, Gallstad. Si un ado arrive et bouscule un peu les joueurs trentenaires, il est normal qu'ils le regardent de travers. Mais je pense que Zlatan s'en fichait."

L'Ajax sait à quoi s'attendre avec Ibrahimovic : un joueur radical, qui suit son propre chemin, mais aussi un vainqueur né. S'il faut retenir quelque chose des problèmes relationnels qu'il a eus avec ses coéquipiers à Malmö, c'est bien son inébranlable envie de réussir, une envie à la hauteur de son palmarès. Depuis qu'il a quitté Malmö, il a remporté treize titres en championnat sur quinze possibles lors de ses passages à l'Ajax, la Juventus, l'Inter, Barcelone, Milan et le Paris Saint Germain. L'histoire est écrite : partout où passe Zlatan fleurissent les trophées.

Il n'y a pas de coïncidence : Ibra veut toujours gagner, à l'entraînement comme en match amical. C'est d'ailleurs un match sans enjeu qui lui a permis de signer avec l'Ajax. Ce but qu'il a inscrit avec Malmö, face à une équipe semi-professionnelle en mars 2001, est d'ailleurs toujours visible sur Youtube : une course solitaire lors de laquelle il drible trois défenseurs avant de tromper le gardien d'un geste plein de finesse.

"Il m'a suffi de le regarder quinze minutes", confie à FourFourTwo Leo Beenhakker, ancien entraîneur du Real Madrid et des Pays-Bas, à l'époque directeur technique à l'Ajax. Zlatan étant déjà dans le viseur du recruteur scandinave du club, John Steen Olsen, depuis au moins douze mois. L'équipe néerlandaise agit rapidement et coiffe sur le poteau la Roma de Fabio Capello, en attente de l'accord de son président.

Beenhakker poursuit : "Une fois le contrat signé, je lui dis en plaisantant : 'Si tu me baise, je te baise". Alors il me regarde et dit : 'Pas de problème, je ne te baiserai pas. Tu auras ce que tu veux.' Son ambition et sa volonté étaient intarissables."

Après 15 minutes, j'en avais vu assez

- Leo Beenhakker, ex-Ajax

Et Beenhakker n'est pas déçu. "Dès le début, il s'est entraîné dur et a fait en sorte d'être incontournable. J'aime bien ça. Donnez-moi onze types comme celui-là et je vous gagne des titres. Ils sont peut-être difficiles à gérer en dehors du terrain mais ils vous donnent tout quand ils sont dessus."

Tous les entraîneurs et tous les partenaires d'Ibrahimovic vous feront le même constat concernant ses entraînements. "Il a toujours été très sérieux à l'entraînement, raconte Roberto Mancini à FFT, qui l'a dirigé à l'Inter de 2006 à 2008. Il sait qu'il est le meilleur et il vous le dira. Mais c'est le type qu'il vous faut pour gagner. Il peut être difficile à gérer mais je n'ai jamais eu de problèmes avec lui, car il fait la différence. Tous les grands joueurs veulent gagner, Zlatan n'est pas différent."

"Il est vraiment pénible, plaisante l'ancien arrière gauche de l'Inter Cesar Rodrigues. Vous devez faire attention à chacun de vos déplacements autour de lu, car il est tellement exigeant. Il veut que tout tourne autour de lui, être le centre d'attention."

Zlatan Ibrahimovic