Comment Johan Cruyff a réinventé le football moderne à Barcelone...

Barcelone n’avait rien d’un long fleuve tranquille quand Johan Cruyff s’est installé sur le banc en 1988. Près de 30 ans plus tard, son héritage plane toujours au-dessus du Camp Nou. Et bien au-delà...

"Johan Cruyff a peint la chapelle et depuis, les entraîneurs de Barcelone ne font que la restaurer ou l'améliorer" – Pep Guardiola

Nous sommes le 28 avril 1988. Il est 19h00. Vingt-et-un joueurs du Barça, ainsi que l'entraîneur Luis Aragones, sont réunis dans une salle de l'hôtel Hesperia, situé sur la Carrer dels Vergos. Une rue étroite au nord du centre-ville de Barcelone, à cinq minutes en voiture du Camp Nou.

"Le président Josep Lluis Nunez nous a trompés en tant que personnes et nous a humiliés en tant que professionnels", lance José Ramón Alexanko. Le capitaine du Barça, avec ses épaules carrées, poursuit la lecture d’un communiqué en forme de déclaration de guerre : "En conclusion, et bien que cette demande ne soit pas habituelle, l'équipe demande la démission immédiate du président."

La démarche est aussi choquante qu'unique. "Nunez ne comprend pas les couleurs de ce club et il n’aime pas les supporters, ajoute le milieu de terrain Victor Muñoz. Il n’aime que lui !" Le Barça est ouvertement en guerre. Avec lui-même... Pour des histoires d’argent. Le Trésor Public espagnol a en effet ouvert une enquête sur chaque contrat et sur une multitude d’accords individuels sur les droits d'image. Et quand les dirigeants du club expliquent aux joueurs qu’ils vont devoir payer des pénalités d’impôt, l'équipe demande la tête du président Nunez.

Le président Nunez

Ce que l’on appellera plus tard la Mutinerie de l’Hesperia est le moment le plus marquant de cette saison du Barça, la pire depuis 1941-42. Souffrant de dépression, l'entraîneur Aragones fera ses valises au terme du championnat. Finaliste de la Coupe d’Europe des Clubs Champions en 1986 (défaite face au Steaua Bucarest), le club est au bord de l’implosion. Alors, pour faire avancer les choses et surtout assurer sa réélection lors du prochain scrutin présidentiel prévu en juin, Nunez joue la seule carte à sa disposition.

Six jours plus tard, le 4 mai 1988, il annonce l’arrivée sur le banc de Johan Cruyff. Le Néerlandais connait bien la maison blaugrana, avec qui il a gagné une Liga en tant que joueur en 1974. Mais ses cinq années passées en Catalogne ont également laissé un goût amer. Seulement deux titres et un départ frustrant en 1978. Une décennie plus tard, il revient au chevet d’un club malade. Et aujourd’hui encore, de nombreux fans du Barça considèrent que la Dream Team de Cruyff est la meilleure de tous les temps.

FourFourTwo vous révèle les coulisses des années Cryuff. Ou comment sa passion pour le beau football se retrouve encore dans le Barça d’aujourd’hui. Son caractère compliqué, sa volonté de toujours gagner et son bébé que vous connaissez sous le nom de La Masia...

"Cruyff a misé sur des jeunes joueurs affamés"

La Mutinerie de l’Hesperia a laissé des traces. Et le travail de reconstruction de Cruyff n’a pas tardé. Première décision forte : la vente de quinze joueurs, parmi lesquels des titulaires de l’équipe, identifiés comme les principaux mutins. Victor Muñoz, Ramon Caldere et Bernd Schuster font partie de la charrette, ce dernier signant au Real Madrid.

Pour les remplacer, Cruyff recrute douze éléments, dont l'ailier Txiki Begiristain, le milieu offensif Jose Mari Bakero, l’attaquant Julio Salinas et le milieu défensif Eusebio Sacristán Mena. Ils deviendront tous des rouages cruciaux de la future Dream Team de Cruyff.

"J'étais fier de savoir qu’un ancien joueur de ce standing s’intéressait à moi, explique Eusebio à FourFourTwo. Ses années de joueur au Camp Nou ont changé le football espagnol et le barcelonisme. J'étais un gosse de 23 ans, comme d’autres. Cruyff a misé sur un groupe de jeunes joueurs affamés, qui n'avaient pas été impliqués par la récente crise du club."

En dépit de la volonté du président Nunez, Cruyff décide également de conserver Alexanko, même si celui que l’on surnomme le chef des mutins a été hué lors de la présentation de l’équipe au Camp Nou. "Alexanko n'a rien fait, si ce n’est son devoir de capitaine, se justifie Cruyff. Il était leur porte-parole et il n’a pas laissé tomber ses partenaires. Je sais que le messager est souvent tué. Pas avec moi. Bien qu'il ne soit pas un titulaire à mes yeux, il reste un leader."

L'interférence du coach avec la présidence saute aux yeux. Mais le Néerlandais est bien décidé à prendre la main sur un club qui a longtemps fonctionné comme les entreprises de construction et d'hôtellerie de Nunez. "Si vous voulez me parler, lance Cruyff au président blaugrana, je viendrai dans votre bureau. Ce n’est pas vous qui venez dans le mien." Une collaboration pratique à défaut d’être passionnelle...

"Je préfère gagner 5-4 que 1-0"

Une fois les hommes choisis, l’heure est à la restructuration stylistique. Rassemblant son équipe lors d’une réunion au début de juillet 1988, El Flaco (le maigre) présente le système qu'il veut mettre en place.

On n’arrivait pas à comprendre pourquoi il y avait autant d’attaquants dans son équipe. Et surtout comment on pouvait jouer avec seulement trois défenseurs.

- Eusebio Sacristán Mena

"Il y avait un tableau noir et il a dessiné trois défenseurs, quatre milieux de terrain, deux ailiers et un avant-centre, raconte Eusebio. Nous nous sommes tous regardés et on s’est demandé ce que c’était que ce truc. C'était l'époque du 4-4-2. On n’arrivait pas à comprendre pourquoi il y avait autant d’attaquants dans son équipe. Et surtout comment on pouvait jouer avec seulement trois défenseurs. Il a mis en place une nouvelle façon de jouer au football en Espagne. C'était une révolution." Le 3-4-3, adapté du 4-3-3 que Cruyff avait connu sous Rinus Michels avec l’Ajax et les Pays-Bas dans les années 1970, était né !

Cruyff quand il était joueur

"Si vous avez quatre joueurs qui défendent face à deux attaquants, vous vous retrouvez à six contre huit au milieu de terrain. Et il n’y a aucun moyen de remporter cette bataille. Voilà pourquoi il faut mettre un défenseur plus haut sur le terrain", explique Cruyff à un groupe médusé.

J'ai été critiqué pour avoir joué avec trois défenseurs mais c'est la chose la plus idiote que je n'ai jamais entendue

- Johan Cruyff

"J'ai été critiqué pour avoir joué avec trois défenseurs mais c'est la chose la plus idiote que je n'ai jamais entendue, estimera Cruyff quelques années plus tard. Nous avions besoin de densifier le milieu. Je préfère gagner 5-4 que 1-0." Les préoccupations défensives n’ont pas une grande place dans l'esprit de Cruyff. Au point que quand Andoni Zubizarreta lui demande des explications sur la manière dont l’équipe doit défendre, Cruyff lui répond par un laconique : "Comment veux-tu que je le sache. A toi de décider. Tu es beaucoup plus concerné par la manière de défendre sur un corner que moi."

Telle était la vision de Cruyff. Et ses joueurs ont pu exprimer toute leur liberté et leur créativité dans un système pensé par le technicien néerlandais. "J'ai adoré ce 3-4-3, confirme Eusebio, qui a disputé plus de 250 matchs sous les ordres de Cruyff. J'ai eu beaucoup plus de mal à m’adapter dans d’autres systèmes que celui du Barça."

Eusebio a joué plus de 200 matchs de Liga avec le Barça

"Ma technique et ma vision du jeu s'accordaient parfaitement avec le Barça de Cruyff, poursuit Eusebio. Il ne suffisait pas de passer la balle et de rester à son poste. En tant que milieu central, j'étais toujours impliqué et j'avais plusieurs options, en particulier avec les milieux excentrés que Johan voulait près de moi."

Le cœur du jeu et la suprématie de la possession, la marque de fabrique du Barça, encore 30 ans plus tard... "C'est un concept de base :  quand vous avez le ballon, tout est plus simple, explique Cruyff. Vous avez ce que vos adversaires n’ont pas et ils ne peuvent évidemment pas marquer. C’est le joueur qui se déplace qui décide de l’endroit où le ballon doit aller. Si vous vous déplacez bien, vous pouvez tourner la pression de vos adversaires à votre avantage. Et le ballon va là où vous le voulez."

"Sans Cruyff, les Xavi et autres Iniesta dans le monde n'existeraient pas"

Evidemment, tout ne pouvait pas se passer aussi facilement. Sur le terrain mais également au sein même du groupe de Cruyff. Avec notamment un problème de taille : le Néerlandais ne disposait pas des joueurs techniques et intelligents nécessaires pour son projet de jeu. Il fallait donc les former. Et La Masia devait être réformée.

Cela peut paraitre fou aujourd’hui mais ce club, qui a formé Xavi, Iniesta et Messi, ne misait à l’époque que sur des joueurs physiques. En 1986, un jeune de 15 ans a frappé à la porte. Parmi les critères de sélection, la taille (1m80) figurait en tête de liste. "Je serai plus grand que cela, a-t-il affirmé. Je vais être footballeur professionnel." Son nom ? Pep Guardiola.

Pep Guardiola

L'arrivée de Cruyff sur le banc du Barça a tout bouleversé. "J'avais des jeunes comme Albert Ferrer, Sergi ou Guillermo Amor, aimait rappeler Cruyff. Des joueurs sans qualités physiques particulières mais qui maniaient le ballon avec talent. Même Pep n'était pas un monstre physique. Mais avec le ballon dans les pieds, il était intelligent. C'est ce que je voulais."

"Pour Johan, il s'agissait surtout de rester compact, d'être rapide et d'essayer d'aller de l'avant, explique Ferrer, qui a joué ensuite pour Chelsea, à FFT. Il savait clairement le type de joueurs dont il avait besoin et il n'avait aucun problème à choisir des gars plus petits ou plus jeunes. Il était convaincu que c'était la voie à suivre."

Chaque équipe du club, des U8 au Barça B, adopte le révolutionnaire 3-4-3 de l'équipe senior. Avec la possession du ballon comme dogme absolu. Le technicien néerlandais a posé sa patte sur l’ensemble du domaine sportif et La Masia a sorti ses premiers bébés Cruyff avec Ferrer, Amor et Sergi. A eux trois, ils accumuleront plus de 1 000 matchs en équipe première. Aucun n’atteignait le fatidique 1m80. A peine plus grand, Guardiola a lui joué 384 fois pour le Barça.

Ferrer a joué huit saisons au Barça (1990-98)

Le ballon est devenu le principal protagoniste et même le travail physique s’effectuait en jouant

- Oriol Domenech, ancien de La Masia

"Le ballon est devenu le principal protagoniste et même le travail physique s’effectuait en jouant", raconte le journaliste du Mundo Deportivo, Oriol Domenech. Il a passé six saisons dans les équipes de jeunes du Barça sous l'ère Cruyff.

"Il y avait clairement plus de possibilités pour les petits joueurs comme moi. Quand j'étais à La Masia, Guardiola était très mince et c'est Cruyff qui lui a dit qu'il devait toujours privilégier le jeu, même quand il grandirait. Sans lui, les autres Xavi, Iniesta et Thiago de ce monde n'existeraient pas."

En guerre ouverte avec les journalistes

Les pièces du puzzle imaginé par Cruyff étaient en place. Mais malgré les rapides succès en Coupe des Vainqueurs de Coupe (1989) et en Copa del Rey (1990), tout ne se passait pas comme prévu pour le technicien néerlandais. Notamment l’apport des recrues phares de l’été 1989, Michael Laudrup et Ronald Koeman. Ils n’ont pas réussi à briller lors de leur première saison, notamment un Koeman déconcertant et que Cruyff s'est fatigué à défendre lors de nombreux point-presse.

Agacé par les questions récurrentes, Cruyff a abandonné le rendez-vous quotidien avec les journalistes - "Parler à la presse est dangereux" – et la méfiance locale contre le Néerlandais est devenue de plus en plus forte. Cruyff accorde malgré tout quelques entretiens mais ses réponses sont de plus en plus énigmatiques. "Si j’avais envie que vous compreniez, je l'aurais mieux expliqué", lance-t-il un jour à un journaliste qui lui demande des précisions.

Michael Laudrup

Avec 11 points de retard sur le Real Madrid en Liga au printemps 1990, Cruyff sauve sa place sur le banc en remportant la Coupe d’Espagne. Nunez a surtout mis son véto à un vote de défiance pour licencier le Néerlandais. Et bien lui en a pris car 1990-91 serait la saison où la légende de Cruyff et du Barca a vraiment commencé. L'année où les fruits de La Masia ont pu être récoltés, même si certains ont vu dans cette politique tournée vers la jeunesse une statégie de protection de la part du Néerlandais.  

J'étais là sous la dictature de Franco et je comprends comment le peuple catalan réfléchit

- Johan Cruyff

"J'étais là sous la dictature de Franco et je comprends comment le peuple catalan réfléchit, a-t-il expliqué. Les amateurs du Barça aiment voir les joueurs de La Masia en équipe première. Cela leur donne le sentiment que l'entraîneur fait partie intégrante de Barcelone. J'ai essayé de mettre en place un jeu qu'ils pourraient revendiquer comme catalan. De cette façon, les fans sont moins susceptibles de siffler si les choses ne vont pas." Sans oublier la présence d'un Bulgare, futur Ballon d'Or...

Caractériel mais chirurgical devant le but, Hristo Stoichkov était le maillon manquant qui a donné une nouvelle dimension au Barça. Un attaquant polyvalent, capable de dribbler, de passer et de tirer avec une efficacité infaillible. Un joueur au fort tempérament, ce que les Espagnols appellent un mala leche, capable de n'importe quoi pour gagner. La preuve avec cette suspension de deux mois après avoir bousculé l'arbitre lors de la finale de la Supercoupe 1990 face au Real.

Quand Barcelone a battu les Merengue en janvier 1991 pour prendre cinq points d’avance au classement, la Liga semblait pliée. Koeman régnait devant la défense, Laudrup s’amusait au milieu et Ion Goikoetxea était devenu un titulaire de la sélection espagnole.

"Cruyff a sucé des Chupa Chups à la place des cigarettes"

C’est à ce moment-là que la plus grande faiblesse de Cruyff le rattrape. Gros fumeur depuis son adolescence, il a besoin d'un pontage coronarien pour dégager une artère obstruée. La conséquence aussi du stress permanent qu’il ressent sur le banc du Barça. L’opération va durer quatre heures et elle renforce la profonde conviction religieuse de Cruyff : Dieu l'a envoyé sur terre pour devenir le meilleur joueur et entraîneur de l’histoire.

Entre l’opération et sa convalescence, Cruyff va manquer neuf matchs. Sous les ordres de son assistant Charly Rexach, l’équipe remporte six matchs et assure sa première Liga depuis six ans. Le fruit du travail initial du coach néerlandais, reconnait évidemment Eusebio.

"Cruyff avait cette habitude d'arrêter chaque séance quatre ou cinq fois et de corriger notre positionnement : 'Non, pas ici. Un mètre plus à droite. Regarde maintenant, tu as un meilleur angle pour la passe.' Ces petits détails vous font réfléchir. Ils restent dans un coin de votre tête et un jour, tout s’assemble. Il n'y a pas d'autre entraîneur qui puisse vous l'expliquer parce qu'il était le meilleur du monde en tant que joueur."

En absence de Cruyff, c'est Charly Rexach qui a guidé le Barça au titre

Avec un Cruyff de nouveau sur pied et de retour sur le banc, suçant des Chupa Chups à la place des cigarettes, le Barça a commencé timidement la saison 1991-92. Avec trois défaites lors de leurs huit premiers matchs, les Catalans ont connu un tournant en novembre, sur la pelouse de Kaiserslautern en Coupe d'Europe. Victorieux 2-0 du match aller, ils sont menés 1-0 à la pause et pratiquent un football atroce.

"Cruyff est entré dans le vestiaire et nous nous attendions à une tornade, raconte Miguel Angel Nadal à FourFourTwo. Mais il s’est juste frotté les mains en nous disant qu’il faisait tellement froid qu’il allait finir par geler. Notre saison européenne pouvait s’arrêter ce soir-là et lui, il n’a parlé que de la température. Après ça, toute la pression s’était envolée. Il était plein d'assurance et savait que l'équipe qu'il avait construite triompherait. Il n’en a jamais douté."

Il était plein d'assurance et savait que l'équipe qu'il avait construite triompherait. Il n’en a jamais douté

- Miguel Angel Nadal

Malgré cela, les hommes de Cruyff sont malmenés lors du second acte et virtuellement éliminés après deux nouveaux buts allemands. Mais une tête de Jose Mari Bakero à la 90eme minute sauve le Barça. Six mois plus tard, Barcelone remporte sa deuxième Liga de rang (grâce à Tenerife, tombeur du Real lors de la dernière journée) et s’apprête à affronter la Sampdoria à Wembley, en finale de la Ligue des Champions.

Le Néerlandais a échangé ses cigarettes pour des sucettes en 1991

"Il nous a demandé d’oublier l'histoire du club et surtout nos défaites dans les finales précédentes, comme celle de 1986, se souvient Nadal. Il a simplement dit : 'Salid y disfrutad' [Sortez et profitez-en]. Encore une fois, cela a supprimé toute pression."

Quand Koeman a trouvé l’ouverture sur coup-franc en prolongation, les mots de Cruyff sont devenus inexorablement liés à la première C1 des Catalans. Et c’est quelques semaines plus tard que l’on a évoqué pour la première fois sa Dream Team, en référence à l'équipe américaine de basket-ball qui avait marché sur les JO de Barcelone.

Des mutins de l’Hesperia quatre ans plus tôt, il ne restait que le gardien Zubizarreta et le capitaine, Alexanko. "Il y avait un état d’esprit et un sentiment différents autour du club en 1992. Tout le monde pouvait le sentir, estime Eusebio, immense aux côtés de Guardiola lors de la finale. Nous avons passé quatre ans à travailler dans une direction pour changer l'histoire du Barça. Nous étions les élus et nous savions que c'était notre moment."

Koeman, une frappe victorieuse face à la Sampdoria en 1992

Milan ne pouvait pas gagner. Mais Milan a gagné...

Malgré les rumeurs d’une cohabitation de plus en plus brûlante entre Cruyff et le président Nunez, notamment après une élimination dès le deuxième tour de la C1 face au CSKA Moscou en décembre 1992, les trophées ont continué à pleuvoir. Avec en point d’orgue une troisième Liga consécutive (1993), encore une fois lors de la dernière journée et encore grâce à un faux-pas du Real à Tenerife.

Avec le recrutement pendant l’été du génial Romario, tout était en place pour conquérir une quatrième Liga (un record) et une deuxième couronne européenne. Un hat-trick du Brésilien lors d’une victoire 5-0 pendant un Clasico a fini de convaincre les derniers sceptiques.

La Dream Team, championne d'Europe en 1992

Dans ce que certains ont appelé la Liga des Chupa Chups, le titre de 1994 s’est offert au Barça quand le défenseur du Deportivo La Corogne, Miroslav Djukic, a raté un penalty contre Valence. Un nouveau coup de pouce du destin même si les Blaugrana venaient d’engranger 28 points sur 30 possibles, réagissant parfaitement après une claque (6-2) à Saragosse en février. Après cette défaite, Cruyff avait promis une prolongation à tous les joueurs en fin de contrat si Barcelone était champion...

Quatre jours plus tard, la finale de la Ligue des Champions face au Milan AC aurait dû être la consécration pour la "plus grande équipe de la planète". Koeman, Guardiola, Romario, Stoichkov : tous au sommet de leur art. Au point que le majestueux Laudrup est resté en tribune, la faute à la règle des trois joueurs étrangers.

"Le Barça est le favori, a clamé Cruyff avant la rencontre. Les Milanais basent leur jeu sur la défense, nous basons le nôtre sur l’attaque." Mais c’est bien Milan qui a gagné. Une démonstration. Une humiliation avec des buts de Daniele Massaro (x2), Marcel Desailly et Dejan Savicevic. Le malaise défensif de Barcelone avait rarement été exploité de manière si impitoyable.

Desailly et le Milan ont donné une leçon au Barca en 1994

"Après quatre Liga consécutives et le trophée européen en 1992, nous étions probablement trop confiants, reconnait Ferrer. Nous avons pensé que ce serait facile et que si nous jouions à 60 ou 70% de nos capacités, nous gagnerions quand même. C'était le début de la fin. Je me souviens que certains joueurs ont été informés dans le bus, au retour, qu'ils seraient vendus pendant l’été. Après cette finale, tout a changé."

"Le vice-president a menacé d'appeler la police si Cruyff restait”

En revenant sur sa parole initiale, Cruyff a porté un coup fatal à sa Dream Team. Zubizarreta, Laudrup, Goikoetxea et Salinas n'ont jamais rejoué pour le club. Romario est parti six mois plus tard, en janvier 1995, provoquant la colère de l’entraîneur néerlandais. "Il n'est pas aussi bon que moi. J'ai d'autres joueurs meilleurs que lui. Il ne sait que marquer des buts."

L'été suivant, Eusebio, Stoichkov, Koeman et Begiristain ont suivi le Brésilien. Seuls Ferrer, Nadal, Bakero et Guardiola sont restés. "Nous avions beaucoup donné et Cruyff voulait changer radicalement les choses, rappelle Eusebio. En tant que professionnel, j'ai accepté l’idée qu’il veuille rajeunir l’effectif. Mais je pense qu'il aurait pu mieux gérer cela, d’une manière moins traumatisante."

Les recrues phares, Gheorghe Popescu, Gheorghe Hagi et Robert Prosinecki, ont lutté pour avoir un impact sur leur nouvelle équipe. Quant aux buts, ils se sont rarifiés. Les victoires 4-3 sont devenues des défaites 3-2. Seul Luis Figo, acheté au Sporting, a compensé une partie des départs. Si bien que quand la fin de cette période dorée est arrivée, cela a été de façon aussi brutale que rapide.

"Parler à la presse est dangereux"...

La veille du dernier match à domicile de la saison 1995-96 - la deuxième consécutive sans trophée - la tension entre Cruyff et Nunez était encore montée d’un cran. La faute à des rumeurs persistantes sur l’arrivée de Bobby Robson en remplacement du Néerlandais.

C’est dans ce contexte que le vice-président Joan Gaspart s’est rendu aux vestiaires pour discuter avec Cruyff, qui refuse la main tendue de son dirigeant et l’appelle Judas. Les deux hommes en viennent aux mains et Gaspart menace de téléphoner à la police si Cruyff ne quitte pas immédiatement le Camp Nou.

Il y a eu cette violence et on a perdu nos nerfs tous les deux. Il n’était plus possible de continuer après cela, même pour deux matchs

- Vice-president Joan Gaspart

"En y repensant, c'était probablement une erreur de descendre aux vestiaires pour lui donner une explication, a expliqué le vice-président barcelonais. Cela a aggravé la situation. Il y a eu cette violence et on a perdu nos nerfs tous les deux. Il n’était plus possible de continuer après cela, même pour deux matchs."

En seulement 90 secondes, l’entraîneur à la plus longue longévité du Barça – et accessoirement le plus talentueux - était parti. "Les gens comme Nunez ne deviennent pas président parce qu'ils aiment le football mais parce qu’ils s’aiment eux-mêmes", a estimé Cruyff quelque temps après.

Des années plus tard, son fils Jordi, alors âgé de 22 ans, a participé à une victoire du Barça (3-2) contre le Celta Vigo, quittant le terrain du Camp Nou sous une standing-ovation et des chants sans équivoque : "Cruyff, si ! Nunez, non !" Il n'était pas difficile d’en comprendre le double sens...

"Il a réinventé le concept du football en Espagne"

La page Cruyff est refermée depuis plus de deux décennies. Mais 27 ans après ses débuts sur le banc du Camp Nou, son héritage footballistique semble éternel. "Johan a défini notre façon de jouer, cette idée de continuité dans tout le club, explique Eusebio, entraîneur du Barça B jusqu’en février 2015. Je pouvais sentir son ADN dans mon équipe. Chaque joueur connaissait déjà le système. Johan a pénétré chaque partie du club. Le succès de La Masia l'a prouvé et chaque fois qu'un jeune sort du centre et rejoint l’équipe première, c'est aussi grâce à Cruyff."

Et si sa plus grande défaite était également une source d'inspiration ? "Ce n'est pas par hasard si Pep Guardiola a dirigé une génération incroyablement talentueuse, poursuit Eusebio. Car il savait ce qui nous avait manqué lors de cette finale de Ligue des Champions face à Milan : un travail acharné et le respect de l'adversaire. Je suis sûr que Pep pensait à cette finale à Athènes avant chaque match important qu'il devait gagner en tant qu'entraîneur du Barça."

Guardiola et Cruyff se respectaient beaucoup

Au fil des ans, en continuant de s’appuyer sur un style de possession et en se reposant sur La Masia, Guardiola a dépassé son mentor en tant qu'entraîneur le plus titré de Barcelone. Mais l’héritage de Cruyff va encore plus loin. La domination des clubs espagnols et le long règne de la sélection entre 2008 et 2012 prouvent que la philosophie du Néerlandais a imprégné tous les secteurs du football ibérique. Vicente del Bosque l’a d’ailleurs reconnu...

"Cruyff a réinventé le concept du football dans ce pays, conclut Miguel Angel Nadal. Aujourd'hui, Barcelone et l'Espagne sont les derniers témoignages modernes de son héritage en tant qu'entraîneur." Oui, Cruyff est éternel. De Barcelone à Amsterdam. De l’Espagne aux Pays-Bas. Mais également partout où le nom du Hollandais Volant réveille des souvenirs gravés dans le marbre.