Histoires

Mohun Bagan vs East Bengal... Plongée dans le derby de Calcutta

En Inde comme presque partout dans le monde, le football passionne et attire des foules immenses. A l’image du derby de Calcutta entre East Bengal et Mohun Bagan, qui se dispute sur fond de lutte des classes.

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Le Salt Lake Stadium ressemble à une énorme dalle de béton terne. Telle une relique égarée de la Guerre Froide, cette enceinte de 85 000 places trône dans Bidhan Nagar, une banlieue nord de Calcutta surnommée Salt Lake City. C’est le genre de ville où le miracle économique indien prend tout son sens, avec ses tours de verre scintillantes et ses hôtels cinq étoiles branchés réservés aux plus aisés. Mais à quelques heures du coup d'envoi du derby de la capitale du Bengale-Occidental entre Mohun Bagan et East Bengal, le changement d’ambiance est perceptible.

La foule se rassemble dans les gradins dès les premiers rayons du soleil et des chansons en hindi crépitent toute la journée dans la sono du stade. Alors que le son de la batterie résonne dans une moiteur infestée de moustiques, les supporters s’amusent avec des pétards si puissants que vous en ressentez les vibrations jusqu’à votre colonne vertébrale. Dans le cœur de l’enceinte, plus question de béton sans couleur. Le camp rouge et jaune ne pense qu’à défier son adversaire marron et vert. Le premier est venu supporter East Bengal, le second Mohun Bagan. Les deux grands rivaux de Calcutta et les plus anciens du football indien.

La capacité a été réduite et ils ne seront que 60 000 à venir assister à un match de football sans réel enjeu sportif. Cela n’a évidemment pas toujours été le cas, comme en 1997 pour une demi-finale de Coupe entre les deux voisins. Ce jour-là, 131 000 personnes s’étaient entassées et le bruit avait été assourdissant

Avant ses différentes rénovations, le Salt Lake Stadium pouvait accueillir 120 000 spectateurs, deuxième plus grande enceinte de football du monde derrière le stade du Premier-Mai (Corée du Nord). Mais désormais, ils sont moins nombreux à prendre place dans les gradins. La capacité a été réduite et ils ne seront que 60 000 à venir assister à un match de football sans réel enjeu sportif. Cela n’a évidemment pas toujours été le cas, comme en 1997 pour une demi-finale de Coupe entre les deux voisins. Ce jour-là, 131 000 personnes s’étaient entassées et le bruit avait été assourdissant.

Ce qui ne change pas en revanche, c’est le bourbier de la bureaucratie indienne. A la veille du match, alors que nous quittons New Delhi pour rejoindre Calcutta en avion, nous n’avons toujours pas obtenu l’accréditation de notre photographe. Il n’est pas le seul puisque nous rencontrons Anamit Sen, un photographe local qui va faire le vol avec nous et qui attend lui aussi son précieux sésame. Des soucis logistiques que la beauté des paysages nous fait oublier alors que notre appareil entame sa descente au-dessus d’une forêt tropicale. Les feuilles de palmiers semblent pousser le ciel et le soleil de cette fin d'après-midi forme un cercle orange à l'horizon, qui se reflète dans l'eau de rizières inondées. 

Football vs cricket

Poser le pied sur le tarmac de l’aéroport de Calcutta n’a rien d’anodin. Cela fait plus de deux millénaires que cette région du monde est habitée et l’héritage colonial de cette agglomération de 14 millions d’habitants se retrouve dans des monuments somptueux comme le Victoria Memorial ou la cathédrale anglicane Saint-Paul.

La preuve aussi que Calcutta n’est pas seulement cette ville à la sinistre réputation que l’on découvre dans des brochures sur papier glacé. Ce cadavre sur lequel les Indiens se nourrissent comme des mouches, ce lieu plein de la puanteur brûlante des pauvres qui se décomposent lentement, ce puisard sordide de saleté et de pauvreté ou cette ville poursuivie par des cauchemars.

Winston Churchill lui-même a contribué à cette sordide réputation, déclarant un jour sa joie d’être venu à Calcutta car il n’aurait plus à y revenir. Pourtant, au-delà de cette première impression misérable, de nombreux visiteurs ont découvert d’autres trésors

Winston Churchill lui-même a contribué à cette sordide réputation, déclarant un jour sa joie d’être venu à Calcutta car il n’aurait plus à y revenir. Pourtant, au-delà de cette première impression misérable, de nombreux visiteurs ont découvert d’autres trésors. "Une ville extrêmement intéressante, courageuse, dynamique politiquement, très évoluée et cultivée, dotée d'universités, d'écoles, de cinémas, de théâtres, de librairies, de cafés littéraires et de théâtres", a ainsi écrit le journaliste et écrivain anglo-américain Christopher Hitchens.

Hitchens a en revanche omis de mentionner cette dévotion fanatique pour le football. Calcutta a été la première ville en Inde à se lancer dans ce sport et elle en reste le centre émotionnel du pays, symbolysé par ce derby. Ce n’est pas forcément une évidence et on associe plus volontiers le curry, le Taj Mahal et le cricket au deuxième pays le plus peuplé au monde. Mais le football, vraiment ?

Lorsque l'Inde a obtenu son indépendance en 1947, le football était en passe de devenir le sport national. Peu coûteux pour ses pratiquants, il se développait depuis un demi-siècle et séduisait tous les niveaux d’une société indienne hautement stratifiée, attirant toutes les classes. Certains espéraient également que le football deviendrait le meilleur moyen de donner un nouveau sens à la nation et d’offrir une visibilité mondiale au pays, ce que le cricket n'a jamais pu faire.

Tout cela n’a pourtant jamais eu lieu, pour les mêmes raisons qui font aujourd’hui que le derby entre Mohun Bagan et East Bengal attire toujours autant les fans : le football indien reste essentiellement une fierté régionale plutôt que nationale. La faute en grande partie aux instances dirigeantes, l’histoire du football indien étant jalonnée d’incidents et de querelles internes qui ont empêché l’émergence d’un programme national cohérent.

Fondée en 1892, la Fédération indienne de football a été la première institution autochtone du pays créée pour le sport. Son fondateur, Nagendra Prasad, est même considéré comme le père du football sous-continental. C’est justement dans les bureaux de l’IFA que nous nous rendons dès notre arrivée à Calcutta. Les médias locaux doivent s’y prendre plusieurs mois à l’avance pour obtenir une accréditation pour le derby. Nous n’avons que quelques heures...

Défiance exagérée à l'égard des occidentaux

Après avoir traversé la chaleur accablante et la foule du centre de Calcutta, nous arrivons au siège de l'IFA qui, malgré son illustre héritage, est un bâtiment délabré à proximité du parc géant qui domine la ville, le Maïdan. Nous sommes ici pour rencontrer Shri Subrata Dutta, l’honorable patron de l’IFA. Mais il est en retard.

C’est une belle illustration de la façon dont le passé colonial a toujours un impact sur le présent, souvent exprimé comme une défiance exagérée à l’égard des Occidentaux. Pourtant, le football a souvent inversé les rôles

Compte tenu de son statut, Dutta peut se permettre un certain manque de ponctualité. Les Indiens aiment la hiérarchie et la position de Dutta fait de lui un demi-dieu dans ce monde. Un homme assez puissant pour faire tourner les roues un peu plus vite pour un petit nombre d’élus.

Quand nous le rencontrons enfin, Dutta est assis derrière un bureau, sa tête chauve brillant sous l’éclairage artificiel. Il sait comment se faire pardonner, nous promettant des laissez-passer VIP pour le match et les accréditations nécessaires pour pouvoir prendre des photos.

C’est une belle illustration de la façon dont le passé colonial a toujours un impact sur le présent, souvent exprimé comme une défiance exagérée à l’égard des Occidentaux. Pourtant, le football a souvent inversé les rôles, offrant à la population locale le premier moyen de rivaliser avec ses maîtres sur un pied d’égalité. Une occasion de faire valoir son opposition à l’occupation. "La guerre par d'autres moyens", comme l'a écrit George Orwell. 

Ce sont les Anglais qui ont ammené le football ici, avec l'expansion du commerce sous la Compagnie britannique des Indes orientales. En tant que capitale britannique de l'époque, Calcutta a été la première ville à découvrir le football. Des matchs s’y sont tenus dès 1854 entre des équipes composées principalement de militaires et d'ouvriers de l'industrie. 

Malgré la création de la Fédération indienne en 1892, le championnat est resté exclusivement réservé aux équipes britanniques jusqu'en 1914. Les formations locales avaient néanmoins le droit de participer aux compétitions de coupe. C'est ainsi que Mohun Bagan est devenu un symbole et un emblème national. En 1911, ce club fondé en 1889 a remporté l'IFA Shield en s’imposant en finale face à une équipe britannique. La première équipe locale à réussir pareil exploit.